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Quelle Europe pour quelle puissance ?

J’étais ce matin l’invité du Forum de Paris qui consacrait son édition 2007 à l’avenir de l’Europe. Je vous propose de prendre connaissance de mon intervention, intitulée : « Quelle Europe pour quelle puissance ? ».

Mesdames, Messieurs,

Merci de votre invitation à conclure les riches débats de cette matinée. Vous me demandez le « point de vue du politique ». Je vous donnerai le point de vue d’un responsable politique Européen convaincu. La plupart de nos partenaires européens n’aiment pas le concept d’« Europe puissance », qu’ils soupçonnent d’être une manifestation française d’arrogance nostalgique. Peu importe le vocabulaire, nous avons besoin, à la fois pour l’Europe elle-même et pour le monde, d’une Europe forte et solidaire, forte parce que solidaire, et pour cela nous avons besoin à la fois d’une relance et d’une réorientation de l’Union.

Depuis son origine, la construction européenne a hésité entre deux modèles : simple zone économique vouée seulement au libre-échange ou véritable union politique capable d’une existence diplomatique et militaire sur la scène internationale. En 1992, avec le Traité de Maastricht, nous espérions avec François Mitterrand relancer l’Europe politique. Malgré des avancées, la suite n’a pas suffisamment confirmé nos espoirs. La fin des années 90 et le début des années 2000 ont vu le retour en force du modèle purement libéral d’un marché ouvert à tout vent, sans volonté politique suffisante. Si j’ai refusé le projet de Traité constitutionnel, c’est parce qu’il me semblait qu’il venait largement entériner ces insuffisances au lieu de les corriger avec assez de force. Nous avons besoin d’une réorientation et une relance de la construction européenne.

Défendre une telle position suppose de répondre à deux questions complémentaires : la puissance, pour quoi faire ? – c’est la question des objectifs ; la puissance, comment faire ? – c’est la question des moyens. J’essaierai d’apporter de brèves réponses.

L’Europe forte et solidaire est une nécessité historique.

Trois séries d’enjeux le confirment :

– La sécurité et la stabilité. Les dernières années ont montré les dangers de la puissance solitaire. L’expédition américano-anglaise en Irak est un fiasco lourd de menaces pour l’avenir. La partition de l’Irak est dorénavant ouvertement envisagée par de hauts responsables américains. La situation au Proche-Orient va-t-elle se débloquer ? Nous le souhaitons tous mais nous en sommes loin. Face à cela, l’Europe est le plus souvent réduite au rôle de tiroir-caisse, attribuant aides et assistance pour pallier l’absence de solutions politiques quand ce n’est pas pour réparer les dégâts des autres. Lorsqu’elle tente de s’impliquer, comme dans le conflit au Liban, dans le dossier iranien ou dans la crise du Darfour, l’action de l’Union reste malheureusement très limitée. La position iranienne n’a pour l’instant pas été infléchie. Au Darfour, les massacres continuent. Seule une force de grande ampleur, appuyée sur le droit, aurait pu y parvenir – ce dont l’Europe n’a ni les moyens ni probablement la volonté unanime. Tout cela montre en creux la nécessité d’une capacité diplomatique et militaire plus forte de l’Europe, qui n’a pas de prétention impériale et peut donc à ce titre être d’autant plus présente.

Notre objectif n’est évidemment pas la puissance au sens de la seule force. Ce serait paradoxal au moment où les échecs de la politique américaine montrent que la force ne suffit pas pour asseoir durablement la puissance. Et cela surtout ne correspondrait ni à l’esprit de la construction européenne ni à la volonté de ses membres. Un concept plus pertinent me semble être celui d’autorité et d’influence. Constatons en tous cas que les instruments actuels de la puissance européenne – puissance financière et puissance « normative » – manquent de crédibilité en cas d’affrontement. En restant fidèles à nos valeurs – la paix durable, la priorité des solutions politiques sur les solutions militaires, le multilatéralisme, le rôle du droit international, la défense des droits de l’homme – l’Europe doit se fixer comme objectif de crédibiliser sa parole. Elle doit le faire en revoyant ses structures politiques et ses mécanismes de décision – c’est la question de l’Europe politique. En développant ses capacités militaires communes – c’est la question de l’Europe de la défense.

– Un deuxième enjeu est celui du développement durable. Comment contribuer nous-mêmes, par une évolution de notre mode de croissance, à cet objectif « vital » au sens propre du terme ? Comment favoriser la croissance des zones qui restent encore à l’écart du développement – notamment au Sud, particulièrement en Afrique ? Comment faire en sorte que le développement, notamment des pays émergents, n’aboutisse pas à une aggravation, dangereuse pour tout le monde, des périls écologiques ? Dans les pays les moins avancées, le développement dépend largement de la construction d’un Etat capable d’assurer les principales fonctions nécessaires au développement économique – Etat de droit, infrastructures et services publics, bonne gouvernance. C’est un domaine où l’Union européenne peut peser davantage. 

L’enjeu écologique est l’exemple même du domaine d’action où seul un ensemble politique de la taille de l’Union peut espérer avoir un impact. Il est indispensable que cette dimension soit prise en compte dans l’ensemble des politiques. Pour l’Union, cela veut dire en particulier sa politique commerciale. Il n’est pas utopique de proposer que tout accord commercial avec l’Europe soit désormais conditionné au respect par nos partenaires de critères écologiques ou au moins à des engagements sur un échéancier précis. C’est aussi une exigence d’équité. Dans la mesure où les Européens imposent à juste titre des règles contraignantes à leurs entreprises, il est normal qu’ils souhaitent la réciprocité.

– Troisième enjeu, comment l’Europe peut-elle garantir sa propre prospérité ? Dans le cadre de la mondialisation économique et financière, la montée en puissance des nouveaux géants – la Chine et l’Inde en particulier – annonce de profondes turbulences. Des pans entiers de nos industries vacillent. Au fur et à mesure que les pays émergents rattrapent notre niveau scientifique et technologique, c’est l’ensemble de notre tissu productif qui se trouve en compétition. Face à cette situation, une partie des élites européennes semble croire que les mécanismes classiques du libre-échange et des avantages comparatifs permettront un rééquilibrage spontané. Je ne le crois pas. Comme l’a montré notamment Paul Samuelson, prix Nobel d’économie et lui-même figure centrale de l’économie néo-classique, la nature radicalement nouvelle de la mondialisation actuelle impose de modifier nos cadres théoriques.

L’enjeu consiste à rééquilibrer les conditions de l’échange entre l’Europe, d’une part, et notamment la Chine et l’inde, d’autre part dans un échange gagnant-gagnant. Il faut s’efforcer de le faire par le dialogue. Lorsque ce dialogue n’avance pas, il ne faut pas s’interdire, au moins de façon temporaire, certaines mesures plus défensives. Cette stratégie défensive n’a de sens que si elle vient compléter une attitude offensive indispensable en faveur de la recherche, des investissements et de la formation. Car il n’est pas question de transformer l’Europe en forteresse. Pas question non plus d’écarter la nécessité d’adaptations et de réformes de la part des pays de l’Union, y compris la France. En termes de valeur, il s’agit de préférer le juste échange au dogme absolu du libre-échange. Et la réciprocité plutôt que la naïveté.

Comment parvenir à cette relance et réorientation de la construction européenne ? Bien entendu, la condition première, c’est la volonté des Etats membres.

Certains pays y resteront probablement opposés, pour des raisons tant idéologiques qu’historiques et économiques. Plusieurs pensent que les 2 niveaux pertinents sont désormais le local et le mondial, laissant peu de place à l’échelon européen. Il faudra donc avancer avec ceux qui le souhaitent. C’est ce que j’appelle le premier cercle. Le moteur de ce cercle, ouvert à tous, pourrait être le couple franco-allemand, en coopération avec la Belgique, le Luxembourg, l’Italie, l’Espagne et d’autres. Dans une Europe différenciée, ces Etats devraient se mettre d’accord sur une politique commune dans les domaines économiques et sociaux et sur une politique étrangère partagée. Ils devront relancer l’intégration militaire, nécessaire pour rationaliser nos dépenses de défense et doter l’Union d’une capacité de projection et d’intervention efficace et autonome. Institutionnellement, ce premier cercle, qui sera je le répète ouvert aux autres, sera fondé sur des coopérations renforcées. Afin de le rendre possible, il faut faciliter la mise en place de ces coopérations renforcées. Le projet de Traité constitutionnel était restrictif à cet égard. C’est une des principales avancées que je souhaite lors de la nécessaire renégociation du texte. La confiance des peuples est une autre condition essentielle d’une Union européenne plus forte. C’est l’enjeu démocratique. Au sein des institutions européennes, le Parlement européen devra prendre toute sa place dans la détermination des choix en matière de politique monétaire (objectifs d’inflation), de politique commerciale et de politique industrielle. 

Parallèlement, nous devrons avancer sur la question des politiques, c’est-à-dire des projets : économie, social, environnement, agriculture, commerce, moyens financiers de la stratégie de Lisbonne, soutien concret aux partenaires de l’Europe, nous avons besoin de relancer cette Europe des projets.

Enfin, nous devrons clarifier la question des frontières de l’Union. Je ne crois pas à une Europe illimitée. Certains pays européens ont vocation à nous rejoindre – je pense notamment aux Balkans – mais ils sont encore loin d’être en état de le faire. D’autres n’ont selon moi pas vocation à adhérer, au moins dans un avenir envisageable. Je pense au Maghreb, à l’Ukraine avec, en plus, la question controversée de la Turquie. Beaucoup des gouvernements européens disent souhaiter ces élargissements. Mais plus l’Europe sera hétérogène, plus elle sera diluée. Au moins, faisons une pause. En contrepartie, mettons en place des mécanismes de partenariat beaucoup plus poussés en faveur de nos partenaires, démocratie, droits de l’homme et croissance économique. C’est ce que j’appelle, depuis déjà longtemps, le troisième cercle de l’Union. Institutions, frontières et projets, ces trois aspects pourraient donc constituer le plan de relance et de réorientation de l’Union à mes yeux indispensable et qu’il faut mettre en œuvre dans les années qui viennent.

Voilà ce que pourrait être le visage d’une Europe vraiment puissante et généreuse, capable de défendre ses intérêts et d’œuvrer en faveur d’un monde plus juste, plus équilibré. Bien entendu, tout ceci n’est pas à prendre ou à laisser, mais à discuter avec tous nos partenaires. Nous n’allons pas faire l’Europe tout seuls. Je sais qu’il y a actuellement au sein des élites européennes un discours dominant sur ces « incorrigibles Français » qui n’auraient pas compris, nous disent-ils, que l’Europe a changé, qu’elle s’est élargie, qu’elle s’est diversifiée et que nos espoirs antérieurs sont aujourd’hui dépassés. Je crois que ces discours manquent d’ambition et sont en retard sur la réalité du 21ème siècle. Nous vivons dans le monde de l’hyper-concurrence, de l’hyper-terrorisme et des périls environnementaux. Je suis frappé lorsque je voyage en Europe de retrouver, au sein de la population, des demandes très similaires à celles que formulent les Français. Non pas moins d’Europe, mais plus d’Europe et une autre Europe. Plus sociale, plus démocratique, plus écologique, plus solidaire du Sud. Nous devons entendre ce message. Si nous ne le faisons pas, c’est l’ensemble de l’édifice européen que nous mettrons en danger. Or celui-ci est indispensable, à la fois pour les pays qui le composent et pour le reste du monde. Cessons donc de nous interroger seulement sur les conséquences de la mondialisation sur l’Europe ; montrons aussi comment l’Europe peut peser sur la mondialisation afin de la rendre plus humaine. C’est le rôle de l’Europe dont la contribution est d’abord une contribution par les valeurs.

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