« Ô rage ! Ô désespoir ! » : signification, origine et analyse de la célèbre citation du Cid

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« Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! » : même sans avoir lu Le Cid, difficile de ne jamais avoir entendu cette phrase.

Prononcés par Don Diègue, ces quelques mots comptent parmi les vers les plus célèbres du théâtre français. Mais que signifient-ils exactement ? Pourquoi Don Diègue parle-t-il de « vieillesse ennemie » ? Et pourquoi cette formule de Pierre Corneille est-elle encore utilisée près de quatre siècles après la création de la pièce ?

Derrière une expression aujourd’hui parfois employée sur le ton de la plaisanterie se cache en réalité un moment particulièrement douloureux du Cid : celui où un ancien guerrier glorieux découvre brutalement qu’il n’a plus la force physique nécessaire pour défendre son honneur.

Quelle est la citation exacte « Ô rage ! Ô désespoir ! » ?

La formule originale apparaît au début de l’acte I, scène 4 du Cid de Pierre Corneille :

« Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? »

C’est Don Diègue, père de Rodrigue, qui prononce ces mots lorsqu’il se retrouve seul après une violente altercation avec le Comte de Gormas.

La citation est fréquemment raccourcie en :

« Ô rage ! Ô désespoir ! »

Mais l’expression « ô vieillesse ennemie » est essentielle pour comprendre véritablement le sens du vers.

Que signifie « Ô rage ! Ô désespoir ! » ?

En quelques mots, Don Diègue exprime la colère, l’humiliation et l’impuissance d’un homme autrefois puissant qui découvre que son âge l’empêche désormais de défendre lui-même son honneur.

Chaque élément du vers correspond à une étape de cette prise de conscience.

ExpressionCe qu’elle traduit
Ô rage !La colère provoquée par l’humiliation
Ô désespoir !L’impuissance de Don Diègue à réparer lui-même l’affront
Ô vieillesse ennemie !La cause de cette impuissance : son corps affaibli par l’âge
Cette infamieLe déshonneur qu’il estime avoir subi

La force du passage vient donc du fait que Don Diègue ne souffre pas seulement de ce que vient de lui faire son adversaire.

Il souffre surtout de ne plus être l’homme qu’il était autrefois.

Que s’est-il passé juste avant cette célèbre tirade ?

Pour comprendre la violence de la réaction de Don Diègue, il faut revenir à la scène précédente.

Le roi vient de choisir Don Diègue comme gouverneur du prince de Castille. Cette distinction provoque la jalousie du Comte de Gormas, père de Chimène, qui estime être plus qualifié pour cette fonction.

Les deux hommes commencent à se provoquer verbalement.

Don Diègue rappelle ses exploits passés tandis que le Comte insiste sur sa propre puissance actuelle. La confrontation devient de plus en plus agressive jusqu’au moment où le Comte donne un soufflet, c’est-à-dire une gifle, à Don Diègue.

Don Diègue met alors la main à l’épée.

Mais son corps ne suit plus.

Il constate immédiatement que ses forces l’abandonnent. Le Comte souligne cruellement sa faiblesse avant de quitter la scène.

C’est à ce moment précis que commence le célèbre monologue.

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Pourquoi Don Diègue parle-t-il de « vieillesse ennemie » ?

Cette expression est probablement la clé du vers.

Don Diègue considère sa propre vieillesse comme un adversaire.

Pendant des années, son bras lui a permis de combattre et de servir le royaume. Sa réputation repose sur ses exploits militaires. Mais au moment où il aurait le plus besoin de cette force, elle lui fait défaut.

Corneille transforme donc la vieillesse en une sorte de personnage hostile.

C’est une personnification : une réalité abstraite, l’âge, reçoit ici une caractéristique humaine puisqu’elle devient une « ennemie ».

Cette idée est encore renforcée par l’opposition permanente entre le passé glorieux et le présent humiliant.

Don Diègue possède toujours son expérience, son prestige et son courage.

Il lui manque désormais la force physique permettant de les transformer en action.

Pourquoi Don Diègue est-il désespéré ?

Sa détresse repose sur trois éléments qui se cumulent.

Son honneur vient d’être atteint

Pour Don Diègue, le soufflet n’est pas une simple gifle.

Il constitue un affront qui remet en cause sa dignité.

Le vocabulaire employé dans le monologue tourne ainsi autour de la gloire, de l’honneur, de la honte et de la vengeance.

Il est incapable de se venger lui-même

C’est probablement ce qui lui est le plus insupportable.

Le Don Diègue d’autrefois aurait pu répondre immédiatement à son adversaire. Celui du présent ne possède plus la force nécessaire.

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Son identité de guerrier entre donc brutalement en contradiction avec son corps vieillissant.

Toute une vie de gloire semble disparaître en quelques secondes

Le personnage oppose continuellement des décennies d’exploits à l’humiliation qu’il vient de subir.

La violence psychologique du passage tient à cette disproportion : une réputation construite pendant toute une vie semble pouvoir être détruite en un instant.

Quelles sont les figures de style dans « Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! » ?

Le vers est particulièrement intéressant parce que Corneille concentre plusieurs procédés littéraires dans seulement douze syllabes.

L’apostrophe

C’est la figure la plus évidente.

Don Diègue interpelle directement des réalités abstraites : la rage, le désespoir et la vieillesse.

Le CNRTL définit justement l’apostrophe rhétorique comme le procédé consistant à interpeller une personne, même absente, ou une chose personnifiée.

La répétition de « Ô »

L’interjection apparaît trois fois :

Ô rage / ô désespoir / ô vieillesse ennemie

Cette reprise martèle l’émotion et donne au début du monologue une dimension presque incantatoire.

Une progression dramatique

Les trois expressions peuvent également se lire comme une progression.

Don Diègue commence par nommer son émotion immédiate : la rage.

Il exprime ensuite la conséquence psychologique de son impuissance : le désespoir.

Enfin, il identifie ce qu’il considère comme la véritable responsable : la vieillesse.

Le mouvement conduit ainsi de l’émotion vers sa cause profonde.

La personnification

En qualifiant la vieillesse d’« ennemie », Don Diègue transforme son âge en adversaire.

Le véritable combat de la scène ne l’oppose donc plus seulement au Comte.

Il l’oppose également au temps.

Les questions rhétoriques

Le monologue est ensuite rythmé par plusieurs interrogations auxquelles Don Diègue n’attend évidemment aucune réponse.

Elles mettent en scène son trouble intérieur et son impossibilité à accepter la situation.

Pourquoi écrit-on « Ô rage » et non « Oh rage » ?

La distinction entre ô et oh mérite d’être faite.

Dans la citation de Corneille, la forme correcte est :

Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

Le ô avec accent circonflexe est traditionnellement employé pour introduire une apostrophe et exprimer avec emphase une émotion ou un mouvement de l’âme. C’est exactement sa fonction dans le monologue de Don Diègue.

On rencontre pourtant fréquemment sur Internet les graphies :

« Oh rage, oh désespoir »

ou

« O rage, O désespoir ».

Elles ne correspondent pas à la citation originale.

Un alexandrin particulièrement efficace

Le célèbre vers est un alexandrin, c’est-à-dire un vers de douze syllabes.

Sa construction participe beaucoup à sa puissance :

Ô rage ! ô désespoir ! // ô vieillesse ennemie !

La césure divise le vers en deux hémistiches.

Dans la première moitié s’enchaînent deux cris relativement courts : la rage puis le désespoir.

La seconde moitié est entièrement occupée par « ô vieillesse ennemie », ce qui donne davantage de poids à cette dernière idée.

Le lecteur comprend ainsi que la vieillesse constitue le véritable cœur de la plainte de Don Diègue.

Ce rythme très marqué contribue également à rendre la phrase particulièrement facile à mémoriser.

Pourquoi cette scène est-elle si importante dans Le Cid ?

Le monologue ne constitue pas seulement un beau morceau de théâtre.

Il déclenche toute la mécanique dramatique de la pièce.

Don Diègue comprend qu’il ne pourra pas obtenir réparation lui-même. Il va donc transmettre cette mission à son fils Rodrigue.

La scène suivante commence d’ailleurs par une autre formule devenue célèbre :

« Rodrigue, as-tu du cœur ? »

Don Diègue demande à son fils de venger l’affront.

Mais il lui révèle ensuite l’identité de l’homme qu’il doit affronter :

le père de Chimène.

Or Rodrigue aime Chimène et espère l’épouser.

Le jeune homme se trouve donc confronté à un choix terrible : défendre l’honneur de son père au risque de perdre celle qu’il aime, ou préserver son amour en acceptant le déshonneur.

C’est l’un des grands conflits dramatiques du Cid. La Comédie-Française résume elle aussi la pièce autour de ce dilemme absolu entre l’amour de Rodrigue pour Chimène et la nécessité de sauver l’honneur de son père.

Le sens de l’expression aujourd’hui

La formule a largement dépassé le cadre du théâtre classique.

Dans la langue courante, « ô rage ! ô désespoir ! » sert généralement à exprimer une forte contrariété ou une déception.

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Mais son emploi est aujourd’hui souvent volontairement théâtral ou humoristique.

On pourrait par exemple s’exclamer :

« Ô rage ! ô désespoir ! Le train vient encore de partir sans moi. »

Ou :

« Ô rage ! ô désespoir ! Il ne reste plus de gâteau. »

L’effet comique vient du contraste entre la solennité spectaculaire du vers de Corneille et le caractère parfois dérisoire du problème rencontré.

La formule est ainsi devenue une manière élégante et exagérée de dire :

« Quelle catastrophe ! », « Quelle frustration ! » ou simplement « Quel malheur ! »

Pourquoi cette citation est-elle devenue aussi célèbre ?

Plusieurs caractéristiques expliquent sa remarquable longévité.

D’abord, le vers est extrêmement sonore. La répétition des « ô », les exclamations et le rythme de l’alexandrin permettent de le retenir très facilement.

Ensuite, les émotions qu’il exprime sont universelles : colère, frustration, sentiment d’impuissance, peur de vieillir ou nostalgie de ses capacités passées.

Enfin, la formule se prête particulièrement bien au détournement.

On peut la déclamer avec le plus grand sérieux comme l’utiliser pour transformer une contrariété banale en tragédie théâtrale.

C’est probablement cette coexistence entre puissance dramatique et potentiel humoristique qui lui a permis de rester vivante bien au-delà des salles de théâtre.

Qui a écrit « Ô rage ! Ô désespoir ! » ?

La citation est de Pierre Corneille et provient du Cid, créé en 1637. La version originelle est une tragi-comédie et son immense succès provoque rapidement une importante polémique littéraire connue sous le nom de querelle du Cid.

Le personnage qui prononce ces mots n’est cependant ni Rodrigue ni Chimène.

Il s’agit bien de Don Diègue, le père de Rodrigue.

À retenir sur « Ô rage ! Ô désespoir ! »

La célèbre formule de Corneille représente bien davantage qu’un simple cri de colère. Don Diègue vient d’être humilié et découvre que son âge l’empêche désormais de défendre son honneur comme il l’aurait fait autrefois.

La « rage » représente sa colère, le « désespoir » son impuissance et la « vieillesse ennemie » la cause profonde de cette incapacité.

Le passage est également déterminant pour toute l’histoire du Cid : puisque Don Diègue ne peut plus se battre lui-même, Rodrigue devra le faire à sa place, provoquant le conflit entre amour et honneur qui structure la suite de la pièce.

Questions fréquentes

Quelle est la suite de « Ô rage ! Ô désespoir ! » ?

La citation se poursuit par « ô vieillesse ennemie ! », puis Don Diègue se demande s’il a vécu aussi longtemps pour finalement connaître cette humiliation.

Qui dit « Ô rage ! Ô désespoir ! » dans Le Cid ?

C’est Don Diègue, le père de Rodrigue, dans l’acte I, scène 4.

Pourquoi Don Diègue dit-il « Ô rage ! Ô désespoir ! » ?

Parce qu’il vient d’être humilié par le Comte et qu’il constate que son âge ne lui permet plus de se défendre comme autrefois.

Quelle est la principale figure de style de « Ô rage ! Ô désespoir ! » ?

La figure la plus caractéristique est l’apostrophe, renforcée par la répétition de « ô ». La personnification apparaît également dans « vieillesse ennemie ».

« Ô rage ! Ô désespoir ! » est-il un alexandrin ?

Oui. Le vers complet « Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! » compte douze syllabes et appartient à la versification classique.

Faut-il écrire « O rage », « Oh rage » ou « Ô rage » ?

Pour citer Corneille correctement, il faut écrire « Ô rage ! », avec un accent circonflexe sur le Ô. L’interjection « ô » est notamment employée pour l’apostrophe et l’expression emphatique des passions.

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