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Des années 80 à aujourd’hui, qui écoute du Rap ? Entretien avec Olivier Cachin

Aujourd’hui, le rap est écouté un peu partout en France, et cette musique née dans les banlieues en est sortie pour envahir les oreilles d’auditeurs de tous les milieux. Pour un retour sur l’évolution de son public en France, votre serviteur est allé à la rencontre d’une légende du journalisme Hip-Hop, j’ai nommé Olivier Cachin.

Quel est le public originel du rap ?

Olivier Cachin : Au début, le rap étant un mouvement né aux Etats-Unis, plus spécialement de New York… alors ceux qui en France écoutent le rap, ce sont d’abord ceux qui ont eu la chance en allant aux Etats-Unis de découvrir cette culture, qui était assez embryonnaire à la fin des années 70.

Très vite en France il va y avoir un écho auprès du public banlieusard à cause d’un phénomène d’identification des jeunes à cette musique faite par des afro-américains qui parlent autant de problèmes sociaux que de faire la fête : les jeunes de banlieues qui écoutaient du Funk, James Brown et compagnie et ne se reconnaissaient pas dans la variété française classique et très vite ont décidé d’embrasser ce mode d’expression : le rap. Même si le rap français était dans un premier temps une imitation du rap américain, il est très vite devenu une musique à part entière qui a fait qu’aujourd’hui encore on dit que la France est le deuxième pays du rap, car c’est après les Etats-Unis le pays où il y a le plus de manifestation de la culture Hip-Hop.

Est-ce que cela a débouché sur une réelle différence entre le public rap en France par rapport aux Etats-Unis ?

Il y a une grosse différence déjà parce que ces deux pays n’ont rien à voir. Si on dit aux USA que le rap est une musique noire, ce qui est le cas, c’est qu’elle est issue du peuple noir qui a une histoire particulière. En France, il s’agit d’une musique qui est noire, arabe, française, comorienne, sicilienne, bref une musique d’immigration. Encore une fois, ça ne veut pas dire que les rappeurs américains sont obligés d’être noirs, d’ailleurs le plus connu, Eminem, est blanc.

C’est aussi le premier à reconnaître l’origine noire de la musique. Cette origine noire est absolument constitutive de ce qu’est le rap. En France, c’est une musique de banlieue. D’ailleurs, la première génération du rap en France, est composée presque uniquement de groupes multiraciaux (NTM, IAM, Solaar, Assassin…). Il y en a de toutes les origines ! Le rap est devenu plus communautaire par la suite, mais à l’origine on a un fils de maçon portugais qui va se mettre avec un fils d’Antillais et ça donne le Suprême NTM.

Mais si les acteurs du rap étaient souvent issus de l’immigration avant, ils ont eu tendance récemment à se « blanchifier », est-ce que ça a participé à sortir le rap des banlieues ?

Je ne pense pas que ce soit uniquement la couleur. Même si une photo qui en a choqué plus d’un montrait Georgio, Bigflo&Oli, Nekfeu sur scène… et en effet ils sont tous blancs. D’ailleurs, Eminem disait dans un texte « Faisons un peu de maths, si j’étais noir je vendrais moitié moins » : c’est une réalité qui existe aussi en France, il y a une prime à la pâleur de la peau. C’est triste mais le racisme existe toujours. Pourtant, le groupe populaire et qui a amené le rap vers un public très jeune, c’est Sexion d’Assaut. Ce groupe, aux dernières nouvelles, a si peu de blancs que le seul blanc s’appelle le blanc, « maska ».

Mais ce qui a sorti le rap des banlieues, ce n’est pas tant la couleur de peau que les choix artistiques des rappeurs. L’auteur de la musique de Laisse pas Trainer ton Fils, de NTM me disait à l’époque « On s’interdisait de faire des refrains chantés, parce que la première génération du rap était tellement dans la dévotion vis-à-vis de cette musique qu’ils avaient une vision très orthodoxe du Hip-Hop. Il ne fallait surtout pas chanter ! Le rap c’était du scratch, deux platines, des micros, point. Alors que maintenant on sait très bien qu’un morceau qui se retient c’est un morceau qui a une mélodie, un refrain qui se chantonne, se répète. C’est comme ça que Sexion d’Assaut notamment a rendu le rap plus accessible. Mais ce qui a changé, c’est aussi les thèmes, qui globalement sont plus légers. Le rap de 2016 est moins politisé, moins anti-Etat ou anti-FN que l’était le rap des années 90.

On a vu le changement artistique des rappeurs, qui a eu un impact sur le public, mais ceux qui distribuent cette musique, les radios et internet, dans quelle mesure ont-ils contribué à diffuser le rap à plus de monde ?

Même s’il est très décrié aujourd’hui et rejetée par plein de groupes, le changement de format de Skyrock en 1995-1996 a été un des éléments déterminants de la diffusion du rap. Encore aujourd’hui le rap a toujours un plafond de verre au-dessus de lui. Même si c’est une musique très populaire, elle reste sous-représentée médiatiquement par rapport à son importance. Un exemple : Jul (on aime ou on n’aime pas) vend énormément de disques, et pourtant c’est encore un incroyable événement quand il apparaît dans des émissions, alors que ça devrait être normal pour quelqu’un qui vend autant.

Et c’était encore pire avant 1996, quand aucune radio française ne diffusait de Hip-Hop, c’était comme une boite privée, quelle que soit la qualité du groupe, s’ils n’ont pas la carte de membre ils ne sont pas diffusés ? Et je ne parle même pas des artistes très vulgaires ou brutaux ! On peut comprendre que les morceaux les plus hardcore de la Fouine ou de Booba ne passent pas en radio… Mais quand c’est potentiellement un tube, on se dit « mais quel est le problème ? ». Le problème, c’est que le rap est une musique dont les radios ne veulent pas. Skyrock, du jour au lendemain et dans toute la France, a permis à tous ses auditeurs d’écouter du rap, ce qui n’était pas le cas avant. Mais ça, c’était avant internet. Aujourd’hui, si tu veux diffuser ta musique, en trois clics, t’es sur YouTube. Tu peux être écouté de Ouagadougou au fin fond du Pérou, comme dirait Oxmo. Mais à l’époque, tu n’as pas de radio tu n’existes pas !

On est passé du jour au lendemain, avec l’arrivée de Skyrock comme radio rap, d’une musique qui se transmettait à travers des cassettes, des passionnés, des groupes qui allaient faire des concerts en province, à des radios qui ouvrent le robinet pour dire « désormais on vous passera du Ärsenik, Doc Gynéco, NTM, Iam, Assassin, Solaar… » et 20 ans après ça, Skyrock reste la seule radio qui diffuse de façon consistante des titres de la culture Hip-Hop. Même s’il commence à y en avoir un peu sur des radios comme NRJ avec des groupes ou artistes très populaires (Maitre Gims, Sexion d’Assaut) mais ça reste une petite partie de ce rap français qui est encore sous-représenté par rapport à sa puissance commerciale.

Et maintenant qu’Internet et les radios ont changé la donne, est-ce qu’il y a un auditeur moyen de rap, en France ?

Non, il y en a plusieurs. Exemple, le public d’un concert de rap s’est beaucoup rajeuni et élargi. Très simplement, on est passés de 95% de mecs à presque 50% puisque de plus en plus de nanas se joignent à ces mouvements. On est passés des concerts de couilles, avec plein de mecs qui faisaient un peu peur, à Black M… Black M, je suis allé par curiosité son concert au Zénith. En entrant dans la salle, j’ai fait monter de 50% la moyenne d’âge ! C’était rempli de gamins de 14 ans, siglés Wati B, c’était très mignon mais c’est nouveau. Ça n’existait pas dans les années 90, les parents qui attendaient leurs enfants à la sortie de leurs concerts.

Aujourd’hui dans le rap, beaucoup se mettent à utiliser l’auto-tune. Ce nouveau procédé a-t-il amené le Hip-Hop à toucher plus de personnes ? Ou est-ce que ça s’est fait indépendamment de l’évolution du public ?

Le grand changement a été qu’on n’a plus eu besoin de cette chanteuse R’N’B qui venait faire le refrain en chantant, et qui aujourd’hui est un peu ringarde. Les rappeurs deviennent chanteurs. Même s’ils chantent comme des patates, ce qui est quand même le cas de la majorité. Mais c’est normal qu’ils chantent mal, le chant est une autre discipline !

Les vrais chanteurs ne seraient pas capables de poser un 16, d’ailleurs (poser un 16 : rapper un couplet de 16 mesures, NDLR). Mais avec l’auto-tune, on peut faire chanter absolument n’importe qui ! Des mecs qui n’ont absolument aucune compétence de chant deviennent des chanteurs corrects le temps d’un refrain. Après, on ne va pas faire tout un album à l’auto-tune. Ah si, Keny West l’a fait ! Excellent album d’ailleurs. L’auto-tune a mis au chômage la chanteuse qui venait faire le refrain et ça participe à cette nouvelle euh… (il sort son téléphone, ouvre une alerte qu’il vient de recevoir et dit « Oh merde, Siné est mort ») cette nouvelle façon de présenter le rap avec une ouverture mélodique qui permet de le faire écouter plus largement.

Le mot de la fin ?

C’est marrant de se retourner sur l’histoire de cette musique, qui même en France a quand même 25 ans. Le rap français est né en 1990 avec l’apparition de la compilation Rapattitude, premier titre de NTM, Tonton David… et c’est étonnant de constater le chemin parcouru par le rap français et de se dire que même si on reproche au rap d’être devenu un peu commercial, ça reste un peu le vilain petit canard dans les genres musicaux. Malgré sa popularité, le rap est quand même toujours une musique qui fait peur. Pour plein de gens, c’est une musique de noirs et d’arabes ou de banlieusards. Et ça, c’est impardonnable !

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