Alessandro Capone – L’amour caché

Alessandro Capone - L’amour caché

Présenté au Festival de Rome, L’amour caché est un film qui part au noir et le reste jusqu’à presque son terme. Dans une clinique où elle se trouve depuis qu’elle a tenté de se suicider, une femme prostrée sur elle-même revient sur son impossible relation avec sa fille. Qu’est-ce que la haine d’une mère pour son enfant ? Adaptation du récit de Danielle Girard par son compatriote Alessandro Capone, ou la preuve par trois qu’un bon sujet et d’excellentes actrices ne suffisent pas à réussir un film. L’histoire d’une filiation ratée au pays de Candy.

L’amour caché commence par les bleus – à l’âme et au corps – que s’inflige Danielle (Isabelle Huppert) dans son enfermement, littéral et symbolique. Piégée dans une double contrainte qu’elle ne parvient pas à surmonter : comment faire coexister en soi l’amour et la haine pour son enfant ? Question passionnante et sujet en partie tabou – la haine maternelle – que le film refuse malheureusement de traiter, s’attachant surtout à peindre la souffrance individuelle d’une femme en chute libre.

Cloîtrée dans une clinique privée, Danielle est suivie par le Dr Nielson, sa psychologue. L’amour caché aborde avec tact et une certaine justesse la lente construction du lien à la fois fragile et profond entre un patient et son thérapeute. La lente ouverture des mots, des motifs qui permettront d’ouvrir une brèche. Entre Danielle et son médecin, la parole sera double. D’une part les mots jetés sur le papier, quelques phrases par page pour ouvrir la souffrance d’une mère obsédée par sa fille. De l’autre les mêmes mots prononcés en voix off dans une succession de flashblacks en noir et blanc pour reprendre le passé d’une vie morte.

Malheur banal, mariage raté – la filiation comme transfert

L’amour caché saisit très bien l’instabilité, la profonde cassure de Danielle. Combien la naissance de sa fille Sophie (Melanie Laurent) cristallise ainsi pour Danielle le malheur banal d’un mariage raté. Le déplacement d’un malheur pour un autre, en somme. Transfert d’une indifférence et d’un mal-être qui, de la mère à l’enfant, finira en boomerang par revenir à l’envoyeur. Incompréhension, chantage affectif, tiraillements fusionnels, tout le pack vacance d’une filiation sous cicatrice apparaît ici par des flashbacks brouillés par la torsion, l’intrusion continuelle du présent dans les brefs éclats du passé.

La mère et la fille se confrontent alors en miroir au paradoxe de leur version du drame, chacune affirmant être victime de la haine de l’autre. L’amour caché insuffle alors le doute par le trouble. Entre la mère et la fille, qui est celle qui ment ? Qui manipule, transforme les faits ? Qu’y a-t-il à cacher ? Reste-t-il seulement quelque chose à cacher ? Aucune trace de réponse. Comme le Dr Nielsen, le spectateur se laisse happer par le trouble de ces deux femmes à l’abord rêche et coupant.

Complaisance, trouble et souffrance – Je montre donc rien n’advient

Malheureusement, la faiblesse du script enterre bien vite l’intrigue. Au lieu de densifier ou d’ouvrir au contraire le trio relationnel de ces femmes, L’amour caché s’enfonce avec complaisance dans la succession des crises de violence, d’aphasie, et la déambulation suicidaire de Danielle. Comme si Capone refusait de sortir son film du trouble, de l’incompréhension, de la gêne qu’il suscite, pour garder le malheur sous le bâton magique de la tragédie individuelle.

Ce ratage est d’autant plus agaçant que L’amour caché avait beaucoup pour lui. Mais en gâchant le potentiel d’Olivier Gourmet par un personnage totalement oublié du script, le film s’ampute lui-même d’un élément vital. Les rares ouvertures narratives – le changement de clinique, l’évasion de Danielle – s’avèrent mal négociées. Quant aux dialogues entre Danielle et sa fille, l’étincelle ne passe pas. Sans possibilité de répondre, d’accrocher ses personnages à quelque trace du réel que ce soit, le film tourne sur lui-même et refuse d’assumer un point de vue autre que celui de la fascination. Ne reste que la performance magnifique d’Isabelle Huppert, et ce point noir au centre d’une folie perméable à la filiation. L’amour restera caché, la frustration profonde.


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