Black Movie pioche au Sud de l’Afrique et de l’Asie

Ce festival porte son nom comme un gant. Gant noir au velours bien piqué, tant la diversité des films, des genres, des émotions ressenties durant ces neuf jours donne envie d’augmenter l’envergure. Au jeu prisé des icônes, difficile d’oublier le sourire félin de Doris Young, la classe sobre de Kay Tong Lim, la grâce légère et vive du lutin Royston Tan. Une édition pétillante à laquelle s’accordait parfaitement l’hommage rendu à Seijun Suzuki, cinéaste culte et maître iconoclaste dont la yakusa pop touch très en vogue parmi les jeunes cinéphiles aura fait briller cette édition par son regard excentrique, provocateur et décalé.

Blackmovie avait donc bien réglé son affaire. Une petite hystérie d’humour glam agissant comme un souffle bien frais. Mais au-delà de Suzuki ? Où sont les cinéastes prêts aujourd’hui à concilier rire et intelligence ? Double réponse avec l’engagement politique d’Abolfazl Jalili sur Du plein ou du vide ou l’engagement poétique de Ishui Katsuhito dans son merveilleux Taste of Tea. Pour le reste, adeptes du léger, le constat passe au noir.

Glam-pop made in Japan contre soleil noir de Singapour

Ou plutôt d’une étrange couleur, faite de noir, rose et bleue, tant avec ses premiers films Eric Khoo balaie le spectre entier de l’émotion. Mee Pok Man d’abord, film brut et sans fard sur l’amour fou qu’un vendeur de nouilles voue à une prostituée.

Jeu de genres autour d’une ville prise dans sa marge la plus sombre, film noir de l’extrême, Mee Pok Man marquait la naissance dans la douleur d’un cinéaste confirmant deux ans plus tard avec 12 Storeys son très grand sens du portrait. Un film magnifique d’empathie sur les névroses de l’âme urbaine collective, qui instaura Khoo en maître de file du nouveau cinéma de Singapour. Cinéaste de l’intime, cinéaste d’une émotion qui ne se répand pas, cinéaste d’un désespoir par le rire où la souffrance importe toujours moins que l’empathie et la tendresse avec laquelle il filme ses personnages, voilà donc Eric Khoo, grand cinéaste d’un tout petit pays.

Histoire intime, histoire d’abîme – la lumière en plus

Blackmovie tient donc ses narines affûtées. Au-delà de maître Khoo, le festival aura touché pleine cible avec les courts-métrages de Royston Tan, dont le magnifique 4:30, obtenu en exclusivité quelque jours seulement après sa projection à Berlin, résume la passion et l’opiniâtreté de l’équipe aux commandes.

Pleine cible car figure importante. Tan cherche, expérimente et s’engage avec des films tendus comme des miroirs vers une génération dont il restitue l’énergie fauve et clipesque autant que le vide centrifugé, l’incapacité à sortir de l’enfance.

Un lutin digne de son maître, donc. A l’instar de Khoo, Royston Tan travaille l’identité par la corde. Il filme l’innocence sous la lumière d’un soleil noir. Un trait présent aussi dans l’impayable Eating Air, de Kelvin Tong et Jasmin Ng. Comme si à Singapour, toute image sur 35mm se devait de révéler les failles et les sutures intimes d’un mal de vivre contemporain autrement invisible. Comme si au fond le doute, le vide et la mélancolie s’accordaient mal à la croissance des banques.

Blackmovie pour son flair : un cinéma jeune de corps et d’esprit

Quelles nouvelles donc d’Afrique ? Si les banques tardent, les tribunaux sont là. La preuve avec Sisters in Law et sa version hardcore d’une justice n’hésitant pas à enfoncer la sentence par le verbe. Pas de justice sans histoire, pas d’histoire sans mémoire. Gisela Albrecht et Angela Mai auront avec Memories of rain pendant plus de dix ans luttés pour ouvrir une parole. Celle de l’ombre au travail dans la lutte clandestine de l’ANC, ou comment dans leur magnifique documentaire tisser le destin collectif d’une nation par l’intime de ses figures de plomb, agents cachés pris au silence de l’histoire.

Blackmovie aime les pieuvres au regard plein d’amour. Brandir sa caméra pour ouvrir une parole : celle des proches, amis, voisins que filme Dumisani Phakathi dans son township de Johannesbourg. Une caméra mobile pour un verbe libre et sans tabou, où l’on parle sexe au milieu des ravages du sida.

Portrait d’une jeunesse noire sud-africaine de l’intérieur (Wa N’ Wina), quête d’un père fantôme à travers l’épopée d’une fratrie surréaliste aux airs de tentacule géante (Don’t fuck with me…), Dumisani Phakathi affirme dans tous ses films une pulsion, un instinct, une foi en un cinéma mêlant verbe et mouvement. Découverte prometteuse d’un Blackmovie se faisant également dénicheur de talents.

Feux d’artifices par les corps – les femmes en pointe.

Mais quid des corps ? L’amour d’abord, encore et toujours. Des corps magnifiés de Lee Chang Dong (Oasis), à ceux qui s’attirent, se séparent et se manquent chez Hong Sans-soo (Conte de Cinéma), le parti pris de la diversité l’emporte et c’est sans doute tant mieux.

Une sélection comme instantané du cinéma d’aujourd’hui, entre nouvelle garde aussi provocante qu’inoffensive (Sangre), cinéma d’auteur en quête de sujet (Shinji Aoyama) ou à l’inverse hors-mode, assumant ses ambitions avec virtuosité (La terre abandonnée, The president’s Last Bang ). Et donc de constater, même si bien davantage devant que derrière la caméra, les femmes percent l’écran par le centre. On gardera longtemps en mémoire le visage de Lee Yeong-ae dans Sympathy for Lady Vengeance, celui surtout de Moon So-ri (Oasis), mais aussi les ailes sèches, blanches et bleues de Grain in ear, ou le regard entre ordures et folies d’Estamira dans le formidable film que lui consacre Marcos Prado.

Est-ce donc une coïncidence ? Cette programmation sans faille, à la fois pointue dans ses exigences et n’oubliant pas de ravir les foules, n’est certes pas le fruit du hasard ni d’un fruit défendu. Aux commandes du plus cinéphile des festivals de Genève, trois femmes s’attèlent pour conserver à Blackmovie ce parfum d’autre mondes qui lui va comme un gant. Un gant de velours dont on espère qu’il s’ouvrira plus grand, plus longtemps l’an prochain. Les écrans noirs d’ici là retiendront bien leurs feux.


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