7h58 ce samedi-là de Sydney Lumet

7h58 ce samedi-là - Sydney Lumet

Deux frères en balance quotidienne de paiement s’entendent sur un braquage mais buttent contre un mort et des parents peu conciliants. Avec 7h58 ce samedi-là, Lumet couche la tragédie grecque sur un soupçon de psychanalyse pour un thriller familial au classicisme étincelant. Un mélodrame noir et intense autour de la filiation marquant le grand retour sans effet de manche de l’un des grands maîtres du cinéma américain des 70s.

L’ouverture est au sexe dur. Un vieux couple marié en pleine chasse au désir sur leur lit tandis que sur un parking, moins glamour, deux hommes préparent une attaque à main armée. Au départ de 7h58 ce samedi-là, deux frères. Andy, l’aîné, premier à la vie comme à l’écran, marié, comptable d’un grand trust immobilier. En second, Hank, le cadet, sans job et divorcé, des problèmes d’argent remontant sur la gorge.

Hâbleurs et beaux garçons, verre et sourire aux lèvres, les deux frères s’esclaffent, se défient, s’entendent comme larrons en foire. Couple oblige, l’un domine l’autre à l’aventure. S’il manque de l’argent, autant le prendre où il se trouve. Un coup sans risque où tout le monde gagne : une bijouterie familiale de banlieue, un samedi à l’ouverture.

Créance de sang pour spéléologie du linge sale en famille

Bien sûr, rien ne se passera comme prévu. Lumet reprend ainsi la trame de Dog Day Afternoon pour la peindre au noir d’aujourd’hui. En guise d’un héros politique queer enfermé dans une banque, le couple de frangins se départage les rôles dans le chaos et la panique. Exit 1975 et le huis clos de la banque, Lumet version 2007 éclate son récit dans un jeu de cascades où temporalité, lieux, personnages, sommes d’argent et péripéties dégringolent en roue libre.

Roue libre mais en arrière. Dans une petite maestria très efficace, le film se fractionne en tranches chronologiques dont le point de vue varie selon les personnages. Le cadet, l’aîné, la mère, le père. Montage et structure appréhendent ainsi chacun à l’intime. Ils facilitent surtout le passage sémantique cher au cinéaste du thriller dramatique au mélodrame.

Mélodrame noir et filiation en eaux troubles

Soit la nécessité pour le spectateur, nous dit Lumet reprenant Sirk, de « faire taire son incrédulité pour des circonstances de plus en plus monstrueuses ». Avec un mort gisant entre deux frères et leurs parents, le tout sur une tromperie charnelle, 7h58 ce samedi-là tire donc sans l’ombre d’un doute vers la tragédie grecque.

Qui est coupable de quoi et comment venger l’impardonnable ? Après Tommy Lee Jones Dans la vallée d’Elah, au tour d’Albert Finney de s’envoyer la quête du fils. Assis à une table sous le regard témoin mais irrémédiablement extérieur de la femme du milieu, un père et son fils tentent de s’expliquer. Quelques plans à hauteur d’homme pour une scène où, l’air de rien, Lumet saisit avec une justesse sidérante les rapports troubles de la filiation.

Dépendance et partage du plaisir

Peut-être est-ce d’ailleurs là qu’on reconnaît les grands, acteurs ou cinéastes. Cette faculté de capter pour de vrai ces bouts de riens, scènes d’une poignée de minutes qui vous plombent une vie ou au contraire la sauvent. La confession d’une défaillance, une gifle en fin de non-recevoir, la brèche qui cède et fait s’ouvrir un gouffre.

L’équilibre est souvent plus fragile qu’on pense. L’aîné assure, dirige, assume et dicte, mais sa panoplie fond en haut des gratte-ciels de la ville. Tandis que son frère picole en sous-sol, Andy prend l’option transparence des surfaces de vitre et room service de luxe pour se planter des aiguilles dans le bras. Unis dans la dépendance jusqu’à partager le même plaisir de chair, les deux frères oscillent ainsi tout du long entre le proche et le lointain. Le semblable et le différent. Les pôles de vie et de mort.

Deux Amériques pour une tragédie grecque

A travers eux, deux Amériques de classe se côtoient à l’écran. Distinguées par les espaces d’abord, puis par les êtres qui les peuplent : ceux qui n’ont presque rien (Hank) face à ceux qui débordent (Andy), avec en point commun le caprice insatiable d’en vouloir toujours plus. Avidité, ambition, aveuglement. Trois A d’un coup pour Lumet et la preuve une fois de plus d’un cinéma qui n’est jamais aussi bon que lorsqu’il reste politique.

Lumet ne dénonce pourtant rien. En cintrant son récit sur la tragédie familiale, il se contente d’observer la toute-puissance du passé dans la passion des êtres. Film noir par le fond, 7h58 ce samedi-là se rapproche donc du Michael Clayton de Tony Gilroy par la crise : profonde et intérieure. Deux films où les femmes restent muettes à l’écart tandis que les hommes, aimantés par le drame, semblent presque malgré eux contraints à toujours faire le mauvais choix.

Face aux sales gosses, le pouvoir aux vieux

Qu’il s’agisse d’accumuler les sommes, de payer sa pension ou son contrôle fiscal, d’interrompre le temps, les chiffres sont partout. 7h58. Les retours narratifs en arrière introduits sur le sample assez cheap du miroir brisé sont d’ailleurs loin d’être anodins. Derrière le procédé, Lumet salue Sigmund en ramenant le pot-pourri familial à une enfance mal négociée.

Puisque les adultes sont des gamins, confions le pouvoir au troisième âge. Alors que les jeunes se liquéfient ou bien paniquent au stress, les ancêtres tiennent la mèche. Une vieille les mains dans le sang rampe pour défendre ses cailloux, provoque des saltos arrière en pleine vitrine, tandis que son mari joue du pare-chocs pour se faire lui-même justice.

La crise, l’hubris, la chute

Quand bien même ceintures bouclées à l’abri de l’habitacle, les coutures craquent. Sans colère, patiemment, un homme s’effondre et retourne sens dessus-dessous son appartement avec le calme maniaque du désespoir. Une scène très belle, filmée au plus simple, rappelant combien des deux frères, Andy, plus complexe et plus trouble, est celui qui porte la charge noire du film.

Une fois déclenchée, sa descente vers le pire touche à l’hubris des grandes pièces de Sophocle. Ainsi des jeux de doubles qui se répondent en écho. La position des deux frères sur leur lit, le goût insolite des oreillers blancs partagé par Andy et son père, tout ramène la pulsion dans l’impasse d’un noyau – l’oedipe – dont il semble impossible de se sortir indemne.

Lumet reprend la mort aux dents et ne s’en laisse pas conter. Servi par l’excellence de ses acteurs et de son scénario, 7h58 ce samedi-là redonne au classicisme hollywoodien ses lettres de noblesse. Exploration des pulsions, vieilles rancœurs et restes sombres que fratrie et filiation ne manquent souvent pas d’engendrer, ballet de manipulation vénéneux, le dernier Lumet touche à l’humain par le noir. Il n’en est que meilleur.


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