A History of Violence - David Cronenberg
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A History of Violence de David Cronenberg

A travers le portrait attentif d’une famille américaine moyenne, A History of Violence nous confronte aux monstres intérieurs d’un chef de famille devenu héros malgré lui. A coups de férocités sourdes et de têtes sanguinolentes, Cronenberg trace la parabole implacable et très actuelle d’une Amérique pastorale, virile et schizophrène rattrapée par son passé. Car si la violence amnésique est au centre des débats, la quête de rédemption s’annonce comme une tâche impossible lorsqu’elle se heurte à une loi du talion transgénérationnelle.

Etats-Unis d’Amérique, années 2000 : the way of the gun

Deux hommes s’apprêtent à quitter un motel sous une chaleur étouffante. L’un règle l’addition hors champ, pendant que son acolyte fait tourner le moteur d’un cabriolet flambant neuf. Une longue route les attend. Prêts à repartir, l’eau manque. Retour à la réception pour faire des réserves et première irruption d’un réel brutal. En guise de pourboire, nos hommes ont laissé une traînée de sang. La caméra parcourt lentement les corps exsangues du réceptionniste et de la femme de chambre. La bouteille se remplit d’eau jusqu’à l’apparition d’un témoin gênant. Pas d’hésitation, il ne faut laisser aucune trace. Nouvel homicide, le flingue bien en main. La victime en larme, ours en peluche à la main, est une enfant.

Le décor est planté, la violence chère à Cronenberg se veut farouche et inopinée. Deux serial killers sillonnent les routes et accumulent les cadavres, fussent-ils du plus jeune âge. Dans la torpeur ambiante nous sont signifiés crûment que l’Amérique d’aujourd’hui est plus que jamais rongée par l’omniprésence des armes à feu, que les innocents pâtissent les premiers de ce fléau. Ces deux préambules n’annoncent rien de neuf sous le soleil, mais rappellent le spectateur, tout au long d’un travelling dont l’issue paraît implacable, au souvenir d’un certain cinéma américain. Le cinéaste canadien s’inscrit d’emblée dans une tradition qui rassemble les Peckinpah, Scorcese et autres Eastwood.

Famille idéale en devenir

Lorsque la caméra pénètre la douce intimité de la famille Stall, installée dans la paisible bourgade de Millbrook, Indiana, le contraste est saisissant. Il y a bien les cauchemars de la petite dernière pour déranger un quotidien réglé comme du papier à musique. Des monstres se cachent dans l’armoire de la chambre. Heureusement, le père, Tom Stall/Viggo Mortensen, est le premier à chasser les démons de sa protégée. Il sait sans doute de quoi il retourne. Oubliée la violence aveugle d’une première scène proleptique, la vie de cette famille oscille un peu trop tranquillement entre insouciance et intimisme. Le père tient un petit diner en centre-ville, sa femme passe l’épauler de temps à autre.

Seul le fils aîné est en butte aux fortes têtes du lycée qui arrangeraient bien sa face d’étudiant modèle. Première manifestation d’une virilité toute pulsionnelle, il élimine la star redneck de l’équipe lors d’un entraînement sans enjeu. La chose est vécue comme une humiliation et appelle en retour une première vengeance. Tout est cependant étrangement serein au sein de cet archétype familial américain. Une étrangeté qui affleure sous l’effet conjugué d’un père à la mine inquiète et au sourire triste, et d’une bande son aux accents lynchien, laissant présager la fin de l’état de grâce.

Ne réveillez pas un père qui dort

Si les deux univers traversés par Cronenberg s’avèrent fondamentalement étrangers l’un à l’autre, un sentiment s’impose : c’est de leur rencontre que naîtra la véritable essence du film. Car en maître du récit, le cinéaste met en scène un élément déclencheur qui va mettre à mal la belle harmonie domestique. A la croisée des chemins, les deux braqueurs fous se confrontent d’abord aux étudiants bourreaux du fils de famille. Au détour d’un feu, deux pick-up se font face et, dans un échange de regards et d’obscénités, jaillit toute la tension d’un rapport de force où se joue une affirmation de soi par l’asservissement du prochain.

Escarmouche sans conséquence, la cavale des deux meurtriers trouve son issue dans le braquage avorté du dinner de Tom. Contre toute attente, celui-ci, en l’espace de quelques plans vifs et chirurgicaux, règle leur compte aux importuns, leur apprend à moucher rouge, et s’en tire avec une lame dans le pied. Déchaînement de violence efficace qui flirte avec le gore, le bon père de famille manie l’art de l’autodéfense avec un œil vif et une dextérité suspecte.

Au nom du père, état de légitime violence

Il n’en faut pas plus à la petite bourgade en manque de sensation pour célébrer le héros du jour. Et à Cronenberg pour épingler l’exploitation médiatique insidieuse du phénomène que Tom Stall lui-même s’évertue à minimiser. Dans un sentiment panique de retour vers le futur, quelque chose s’est (r)éveillé en lui. Un réflexe primitif qu’il semble identifier avec résignation. Un retour du refoulé dont il se serait bien passé. L’attraction du moment, c’est alors le dinner de Tom. Salle comble qui draine les locaux, mais aussi des individus moins recommandables, comme ces trois hommes patibulaires aux costumes un peu trop sombres. Trahi par la médiatisation du fait divers, le père tranquille voit alors ressurgir un passé peu glorieux sous les traits d’un visage défiguré, celui de Ed Harris, dont l’oeil énucléé au fil barbelé rejailli à la conscience de Tom.

Les masques tombent et l’engrenage de la férocité peut s’ébranler. Désormais sournoisement harcelée par les trois « hommes d’affaire », la famille Stall vit dans l’angoisse d’exactions qui ne peuvent donner lieu qu’à un nouveau bain de sang. Le suspense est habilement distillé à l’aide d’une mise en scène soignée et attentive aux visages qui se défont. La bande originale aux accents symphoniques angoissants vient renforcer cet état de menace latente. Une menace qui s’incarne au seuil de la maison. Le deal est clair. Tom Stall/Joey Cusack de son nom original, doit grimper dans la voiture des tueurs de Philadelphie avec qui un passif manifeste subsiste. En échange de quoi, le fils sera rendu à sa famille. La dette du père contre la vie du fils. Mais ici, les dettes se payent cash.

Et c’est dans l’explosion féroce d’une violence sourde que Tom sauve à nouveau sa peau, avec l’aide, in fine, de son fils qui assène le coup de grâce au « borgne », sous le regard d’un père désemparé. Dans une étreinte teintée de défiance, la filiation par le sang versé et les armes s’opère entre un père et son fils, enserrés dans un univers où la loi du talion règne à nouveau en despote. De ce point de vue, A History of Violence s’inscrit dans la droite ligne d’un cinéma américain « classique », ce dont témoigne la sobriété et la maîtrise formelle de l’ensemble, reprenant le flambeau encore brûlant de l’Impitoyable de Clint Eastwood

USA Today, entre idéal de pureté et inconscient meurtrier

Si Tom Stall/Joey Cusack subit avec amertume ce retour aux armes, sa femme voit naître sous ses yeux incrédules une sorte de machine à tuer dont les agissements ne doivent rien au hasard. Qui est réellement ce mari capable de culbuter trois tueurs de sang-froid ? Qui est ce père de famille aux regards si doux et aux attentions si prévenantes ? La schizophrénie manifeste de l’individu plonge sa femme dans l’incompréhension et le reniement d’un mari qui lui cache plus que son vrai nom, un passé entaché de bad boy aux côtés de son frère aîné à Philadelphie.

Un couple et un bonheur construits sur le mensonge. Une étreinte amoureuse qui tourne à la copulation animale au beau milieu des escaliers du home sweet home. Cronenberg file la métaphore d’un pays schizophrène qui, derrière une façade vantant les mérites de la bienséance, du politiquement correct et des conventions sociales s’est construit une identité par la force des armes. Et le film de reprendre quelques-uns des piliers fondateurs de la nation américaine : opposition ville corruptrice/campagne immaculée, thématique de la seconde chance en forme de rédemption, poursuite des valeurs fondatrices : travail, famille, humilité.

Retour au source cathartique

Si la thématique du second born christian est relativement neuve chez Cronenberg, il réussit, au sein d’un discours formel concis et percutant à pointer les limites et les défaillances d’un discours volontariste de repentance. Tom Stall peut-il échapper à sa condition d’homo americanus violent lorsque celle-ci a été soigneusement enterrée trois ans durant en plein désert ? Difficile de reconstruire sur le terreau stérile du refoulement. Dans une Amérique réglant ses conflits sur le terrain de l’affrontement armé, l’expiation ne peut opérer que par une éradication des racines du mal.

Retour dans l’antre du malin, à Philadelphie, où Tom doit subir l’ultime épreuve. Le rachat aux yeux de sa nouvelle famille en dépend. C’est dans une atmosphère feutrée de grand intérieur bourgeois que se dénouera l’histoire de Tom en écho à l’Histoire d’une nation. Reste le douloureux constat que la seule loi des armes est valide, et que le fils, portrait craché d’un père sanguin, concentre de façon quasi innée tous les germes d’un tueur en devenir. Et si la violence du cinéma de Cronenberg frappait jusqu’alors des corps mutants convoquant le fantastique où la science-fiction, cette mise à distance est ici caduque, car c’est dans le quotidien du citoyen lambda qu’elle s’immisce désormais.

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