Control – Anton Corbijn (Prix Label Europa Cinéma à la Quinzaine)

Control - Anton Corbijn

Macclesfield, 1972. D’un bloc de béton à la géométrie bien droite en ligne de fuite va naître un diamant noir, leader du groupe le plus influent du label Factory – Joy Division. Corbijn signe son premier long par une mise en scène au minimalisme triomphant, rehaussé d’un excellent corset d’acteurs. Rien sur le groupe ou la musique. Davantage le drame intimiste d’un couple, ramenant le mythe au réel – la post-adolescence d’un épileptique terrassé d’avoir à vivre. Un film couché sur l’intime, qui saisit avec force la tension d’un être et d’une époque en bascule du vide.

Dans une chambre en ouverture, Curtis, immobile, fume couché sur son lit en écoutant Bowie. Sur le bureau, trois classeurs noirs étiquetés avec application – romans, poèmes et chansons – se font la verticale sous quelques photos. Curtis imite ses idoles au miroir, rappelant par ses poses ceux dont les portraits ornent les murs. Un corps torse-nu pour Iggy Pop sous des airs de Lou Reed observant Ziggy Bowie l’air rêveur, presque inquiet.

Existence well, what does it matter ?

De cet intérieur, les portes se ferment et même les murs suintent le gris. Un tableau pour rectangle en bord de cadre, une horloge, un miroir. Corbijn pose d’entrée un cadre minimaliste à l’épure presque maniaque. Un noir et blanc défini par une multitude de gris, le blanc n’apparaissant que par des taches en fond de cadre, le dehors ne parvenant presque jamais à déborder des fenêtres pour illuminer l’intérieur.

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Corbijn présente Curtis en ado réfugié dans sa piaule comme un cafard sans bande mais flirtant par l’arrière une certaine Debbie, chouette fille résistant mal à quelques vers de Wordsworth. Ian emporte l’hameçon, dérobe la copine de son pote, sèche les cours de chimie pour y préférer la pratique. Un thé chez une vieille dame et la paire d’amis s’essaie aux médicaments que prennent les schizophrènes. Un cocktail au retour immédiat, pour une vie comme un soleil noir où les papillons restent collés sur les vitres des chambres de filles.

Adolescence guimauve pour rebelle (très) conformiste

Corbijn filme la mue vers l’amour de deux gamins et sort son film aux extérieurs. Ian et Debbie semblent se soulever avec le vert des champs, sur une colline en pente. Un toit d’église et les voilà mariés en quelques scènes coupées au vif par l’ellipse pour donner au récit tout son mords et ses cordes. Man City n’accueille pas que des groupes de filles. Juin 1976. Ian et Debbie se pelotent à un concert légendaire et presque vide des Pistols à Manchester. Ian porte sur son cuir les lettres de la main gauche de Mitchum dans La Nuit du Chasseur. Quatre lettres blanches sur fond noir pour une révolte presque insoupçonnable tant le rebelle semble un poupon.

De cette première partie, la vie de l’avant, Corbijn filme Curtis en gosse de banlieue, le facial d’enterrement tout en adéquation avec le paysage alentour. Un gentil garçon, ponctuel et bienveillant recruteur de cas sociaux d’une agence locale pour l’emploi. L’histoire d’un type presque banal qui rencontre un groupe à la recherche d’un chanteur. Une histoire presque anecdotique de quatre gamins qui deviendront Warsaw, puis Joy Division, tandis que sous une magnifique échelle de gris, les murs glissent du jour vers la nuit, l’ironie lisse en transition.

Un mythe vampirisé au réel. L’enfer, c’est moi

Le parti-pris de Corbijn consiste à confondre, mêler, happer le mythe au réel. Une vie ordinaire filmée en plans fixes sans d’autres effets que celui de sa mise en scène. Un cadre géométrique, où chaque élément s’agence avec une minutie du détail ne laissant rien au hasard, d’autres diront à la vie. Des intérieurs nus, découpés d’objets épars, pour une épure visuelle reprenant celle d’un scénario en coupes sèches. Matt Greenhalgh n’évite pas seulement le piège illustratif de la vie de groupe. Il la chuinte tout à fait, donnant une résonance particulière à Bob Gretton, manager du groupe, ainsi qu’à Tony Wilson, patron du label Factory.

Gretton, bien dans son corps et sa gouaille rieuse, devient double british d’Huggy les bons tuyaux. Manager dont le bagou et le système D contrastent avec les airs cravatés upper class de Tony Wilson, Gretton incarne surtout l’archétype du cool version late seventies servant de soupape comique face à Curtis tout en sobriété dépressive, à l’intime comme sur scène.

Prisoner of love :un cinéaste à l’image de son idole

Corbijn construit son personnage sur la tension entre intériorité et explosion. Au mutisme de la vie quotidienne, créant vide, distance et fuite en apnée, correspond la catharsis de la musique, la déflagration scénique, l’épilepsie. Deux extrêmes qui se dédoublent dans les sentiments qu’ils provoquent – l’éloignement contre la proximité brûlante, pour un écart des corps que Corbijn orchestre au métronome de sa mise en scène.

Si les concerts comptent parmi les scènes les plus réussies du film, c’est qu’ils résonnent de vie. Une frontière extérieur/intérieur que la caméra saisit à distance, en plan large, ou à l’inverse très près des corps, dans la veine de cette première au Granada Show de Tony Wilson en Septembre 78, où le groupe, d’abord rigide, monte lentement la sève de Transmission avant de l’achever par une transe de grand froid.

Curtis reste le plus souvent immobile. Muet face à sa femme à l’intime, rivé à son micro sur scène, ne délaissant celui-ci que pour sa danse mécanique d’un Sisyphe courrant paniqué après son propre corps, sa propre vie. Corbijn garde donc sa révérence au mythe mais n’oublie pas d’abîmer son idole. Accablé de déshérence, Curtis n’embrasse pas forcément sa fille qui vient de naître. Il berce d’une main distante son landau noir comme la mort, s’effondre en plein sexe avec sa femme, la délaisse, l’abandonne assise sur les marches de chez elle, le regard vide.

Associer l’art à son antithèse. Control ou le cauchemar du domestique

Fallait-il donc résumer le mal être de Curtis à son indécision, sa culpabilité face à sa liaison avec la jeune journaliste Belge Annick Honoré ? Sans doute l’importance de l’événement est-il hypertrophié du fait même de la source, le livre de Deborah Curtis plaçant l’excellente Samantha Morton au centre noir du film. Une contrainte de production que Corbijn transforme en choix d’auteur. Il s’empare du mythe pour le descendre à la rue. Ce n’est pas qu’il le brise, bien au contraire. Son Curtis en type ordinaire ravive le mythe originel du rock. Celui d’un fond de classe dont le mal-être adolescent mis en poème suffirait à faire naître le génie. Dont acte.

Le cinéaste tresse un récit au fil du domestique pour un film sur le couple adolescent. Il filme une femme simple, amoureuse, perdue entre biberons et couches, dans l’isolement le plus total. Lequel une fois encore est mis en scène par l’espace. Une fenêtre au rideau fermé, un escalier étroit en couloir d’échafaud, le contraste du noir et blanc entre le landau et le van du groupe, doublé par l’arrière-plan d’un ciel d’argent contre les briques de Barton Street. Corbijn insiste à l’enclume ses effets de silhouettes mais le clou s’enfonce et passe droit sur les planches.

Car outre cette culpabilité de l’adultère ramenant le mythe à un réel d’évier, le rapport physique à l’existence semble toujours au premier plan. Ou plutôt l’intermittence de ce rapport au monde, aux autres et à lui-même que l’épilepsie de Curtis rend manifeste. Signe visible d’une confiscation de soi, de son corps, l’épilepsie accentue l’isolement, le retrait, l’absence hantant Curtis tant dans ses textes que sur pellicule.

Une œuvre fidèle au noir. Mise en scène au couteau pour trique sonore

Corbijn passe l’intérieur au noir par de très belles séquences – les concerts, l’hypnose, ou cette crise en bord de route d’un corps secoué par la nuit, au propre comme au figuré. Une existence sur le mode pointillé dont le marquage au sol est éclairé les deux phares fixes d’une voiture. Deux femmes prises d’amour et de vie. Deux très beaux plans de cinéma.

Exit le fantasme, le rêve, l’hystérie collective sur la naissance d’un mythe. En lieu et place, Control décline un gris bitume en périphérie de mariage. Une domesticité malade, percée d’une béance où vient justement naître la convulsion rock. On ne saura pas comment. Un blanc total couvre l’interaction des membres du groupe, un manque donc. Un blanc qui n’abîme du moins pas la fabrique du son Joy Division, dont les morceaux, joués par les acteurs eux-mêmes, ponctuent le film de leur puissance intacte.

Curtis ou l’amour adolescent : Two ways to choose, Which way to go, Decide for me, Please let me know

Si l’on regrette l’atermoiement adolescent de Curtis sur lequel Corbijn insiste beaucoup, sa mise en scène sert le film au tranchant d’un couteau assumant sa photographie comme la marque sombre de cette « ville caverneuse » évoquée par Conrad dans Heart of Darkness. Ainsi de ces plans où Curtis écrit la lettre à sa femme renvoyant à celles de Kurtz lisant à voix haute The Hollow Men de T.S Eliot. Curtis apparaît bien comme cet ange noir « tremblant de tendresse », parmi « les hommes creux, (..) les hommes empaillés, cherchant appui ensemble, la caboche pleine de bourre ».

Ce lien vers Eliot montre surtout combien Corbijn excelle à saisir l’atmosphère, le teint sombre, froid, battu par la brique de cette Angleterre post-punk. Jouant la profondeur de champs, le cinéaste peuple ses cadres de têtes et de corps flous déjà prêts à disparaître, à l’image d’une classe ouvrière réduite ici aux décors et au couple. Un film à la mise en scène extrêmement maîtrisée, ramenant le mythe au réel par son quotidien adolescent et romantique, mais dont le propos empêche d’y trouver l’ampleur punk de Last Days. Corbijn fait oeuvre mais ne se déplace pas autour. Il racle, creuse et fore l’intérieur, parvenant à ranimer de fort belle manière l’esprit d’un âge de glace pour une transe hypnotique.


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