Section enfants sauvages
Cinéma,  Sports & Loisirs

Section enfants sauvages – Laurence Doumic, Eric Tachin

Coup(s) de théâtre à La Courneuve

Prototype de film estampillé Éducation Nationale, Section enfants sauvages échappe pourtant brillamment au syndrome de la bien-pensance. En plongée parfois périlleuse dans un tourbillon socio-théâtral vertigineux, le film fait avant tout la part belle à la danse des corps, à la parole débridée. En composant une sorte de panoptique omniscient, les réalisateurs conjuguent lucidité du regard et empathie contagieuse pour mieux affirmer que dans le 9-3, on brûle parfois mieux les planches que les voitures.

Généalogie et modélisations

L’idée de départ rappelle ouvertement l’essai palmé de Laurent Cantet. Introduire une caméra dans le quotidien du cours de français d’une classe d’éducation spécialisée, le tout dans le cadre d’un collège de Seine Saint-Denis. Si le script tient de la gageure, on ne peut reprocher aux auteurs de s’engouffrer dans la brèche ouverte entre les murs. Le film fut diffusé au festival Cinéma du Réel à Paris en mars 2008, devançant la présentation cannoise de son cousin.

En outre, au-delà de leur thématique commune, les deux films n’ont au final que peu de similitudes. L’approche à la fois esthétique et politique de Section enfants sauvages se distingue par une orthodoxie salvatrice lui permettant d’échapper autant au brûlot politique manichéen façon Tavernier dernière période, qu’à un certain tape à l’œil certes souvent jouissif chez Cantet. Il faut reconnaître aux auteurs d’être parvenu à dégraisser allègrement le mammouth pour tenir avec rigueur au coin de l’œil le seul devenir d’une classe promise aux voies de garage, le temps d’un atelier théâtre.

L’art de l’invitation au voyage

La bille en tête n’empêche cependant pas le film de s’ouvrir tout en délicatesse. Un plan fixe du collège qui s’éveille, une cour mangée par le vide, un mur sans fin, des fenêtres occultées par des stores clos. Ici et là, timidement, quelques lumières apparaissent dans les salles de cours, perçant le bleu nuit d’une aube au réveil hésitant.

Le tout enveloppé par les quelques notes d’un piano en suspension. Premières images dont la magnificence et la retenue sont autant de prolepses interrogatrices. Le béton omniprésent, les fenêtres closes, les stores baissés, un avenir en cul-de-sac ? Mais aussi la promesse d’un jour qui se lève, les lueurs, çà et là, de classes qu’on illumine.

Au commencement : le verbe de l’espoir

Les premières pierres de l’édifice en place, il apparaît clairement que le film avancera sur une corde raide, celle de l’espoir ténu. Un espoir non pas farouchement militant ou désespérément volontariste, mais celui, teigneux et velléitaire d’un prof de français jetant dans l’arène théâtrale une ribambelle d’ados en phase de décrochage scolaire sévère. Cet espoir un peu utopique s’incarne sans détour à travers un récit ouvertement humaniste dans son sens le plus noble.

Ici, pas de ronds de jambes, pas d’ironie de ton ou de discours savant, mais bien plutôt, la naïveté crâne de croire à l’impact pédagogique, humain et psychologique, d’un atelier théâtre au sein d’une section d’éducation spéciale. L’espoir, donc, évite l’écueil de la démagogie et des bons sentiments pour placer au centre du film les élèves, leur passif, leurs blocages, leur insolence. Et chacun dans sa révolte, sur son quant à soi, dans son affrontement avec l’institution scolaire, le tout habilement orchestré par une petite musique piano mais scherzo qui met en scène l’obsession, l’exigence, et la persévérance du pédagogue.

De l’importance d’être honnête

C’est donc par le biais d’un projet artistique singulier et ambitieux que Olivier entend susciter émulation et engouement chez des élèves plus habitués au trou noir de la scolarité qu’aux lumières de l’avant-scène. Cependant, si l’idée est belle, sa réalisation ne va pas sans couacs retentissants. Aux promesses de lendemains qui chantent succèdent les affres d’une classe rattrapée par une culture de l’échec tenace plombant régulièrement la bonne marche de l’entreprise. Les apprentis acteurs s’affichent volontiers amorphes, puériles ou frondeurs, au grand dam d’un prof médusé et d’un metteur en scène révolté.

De cet état de fait, le parti-pris du genre documentaire émerge comme le point nodal du projet. Ici, point de louvoiement entre fiction et documentaire. Point de navigation en eaux troubles pour un spectateur accaparé par la nécessité d’extirper le vrai du faux. Ce regard documentaire tranchant abolit toute distance entre le spectateur et le film. De ce modèle de cinéma direct résulte, dès les premiers plans, une empathie avec les protagonistes conférant à ce huis clos une crédibilité à toute épreuve.

Corps, paroles, regards

Il émane également en creux du processus un discours fondamentalement politique qui questionne ouvertement les ouvertures pédagogiques dont les enseignants disposent pour prendre en charge et tirer vers le haut des élèves étiquetés irrécupérables. Cette posture des cinéastes qui consiste à acter le lieu d’où l’on parle se matérialise essentiellement dans des inserts mettant en scène filmeurs et filmés dans un exercice de cinéma vérité où l’intimité de la rencontre parvient à faire émerger une parole dont la précieuse fragilité donne tout son sens au projet. Non seulement ces séquences, dans leur dénuement monastique, tirent le film vers la grâce, mais elles permettent aussi d’expliciter, de comprendre les comportements parfois border line de cette section enfants sauvages sans pour autant les justifier. Face caméra, à la maison, les jeunes cabossés tombent alors le masque pour laisser paraître une sensibilité toute écorchée. En parallèle, le contraste n’en est que plus grand avec l’ambiance et l’effet de groupe qui sévissent en classe. La mise en scène se met alors au diapason du rythme effréné, et allie un regard à la fois frontal et syncopé pour capter l’intensité et la violence des échanges à l’œuvre lorsque tout fout le camp.

Dans le même temps, le côté gracile, aérien et virevoltant de la caméra s’affirme à son tour lorsque la pièce, l’enthousiasme et le travail reprennent leurs droits. Il en résulte un modèle de cinéma à l’os où le côté économe et alerte de la mise en scène confère au film des allures de thriller pédagogique où le temps défile plus vite que les progrès. Pas le temps, donc, de s’appesantir avec moult pathos sur les méandres de ces destins peu enviables. Au final, la trame narrative réduite à l’essentiel brille par une fluidité, une scansion entre break intimiste et furie théâtrale qui donne au film cette respiration ample et fiévreuse.

Inquiétante étrangeté

Car de fièvre il est question tout au long du film. De celle qui entraîne tout d’abord les apprentis racailles vers le testing permanent de la capacité de résistance des adultes. De celle, ensuite, que ces mêmes adultes tentent de canaliser, de sublimer via le médium théâtral. Ainsi, pour que cette greffe soit effective, rien de tel que l’inoculation d’un corps étranger dans le ronronnement sauvage de la classe.

David apparaît donc sur le devant de la scène et, fort de son expérience de metteur en scène doublé d’un passif de banlieusard pur jus, fera office de grand frère, de coach, de confident, mais surtout de catalyseur au sein du groupe. De ce phénomène au verbe haut et à l’énergie communicative, le film tire toute la sève pour mieux cadrer les bénéfices pédagogiques de cette figure de l’altérité. Ainsi, le metteur en scène et la pièce de théâtre agissent comme de véritables révélateurs sur chaque personnalité pour mieux décoller l’image encombrante d’ados secrètement prisonniers de leur propre caricature.

La captation du réel en-jeu(x)

Sur ce triptyque de départ – activité théâtrale, intervenant extérieur, groupe classe -, la structure du film s’élabore dans un mouvement de double jeu qui tente un décryptage des rapports identitaires paradoxaux qu’entretiennent les élèves. D’un côté, le jeu consistant à « s’afficher » pour gagner ses galons de racaille, quitte à se construire une fausse personnalité.

De l’autre, le jeu théâtral pour dépasser les apparences, tomber la carapace, être au monde et à soi de la plus sincère des façons. Pour couronner la démarche, David ne se prive pas de l’explication de texte en guise de recadrage antibaltringues : découvrir qui l’on est pour savoir ce qu’on veut et où l’on va. Au final, les élèves goûtent parfois aux douces émanations philosophico-psychologiques d’un des leitmotivs qui sous-tendent le film : le mois, un continent à découvrir.

Gimme F(r)ictions

Mais par bonheur, point de pensum théorique ici mais avant tout, la conviction, l’évidence plein cadre que ce désir de transmission d’une passion, de mutation de l’élève lambda se joue sur la dynamique des corps. Là où le film transcende son postulat de départ, c’est dans sa capacité à incarner un bordel organisé qui peu à peu révèle son harmonieuse chorégraphie.

Le tout sous la vigilance et l’incroyable présence physique de David qui emplit l’image de son charisme magnétique. Dans le sillage de cette comète, les corps s’affirment, les voix gagnent en assurance, la gestuelle se précise, le spectacle prend forme jusqu’au jour de l’apothéose.

Petit précis de cinéma militant

Au sein d’un dispositif singulier et périlleux, une caméra au cœur d’une classe pendant une année scolaire, Section enfants sauvages remplit haut la main le contrat en faisant montre d’une belle maîtrise cinématographique toute emprunte d’un regard documentaire à l’acuité redoutable.

Ajouter à cela un sens du rythme bien appuyé par un montage au cordeau, donnant toute leur intensité aux échanges, aux tensions qui traversent la classe, vous obtenez un petit bijou de cinéma oscillant avec bonheur entre drame intime et comédie pétillante, le tout dans un souci de réalisme permanent et percutant.

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