Paranoid Park - Gus Van Sant
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Paranoid Park de Gus Van Sant

Un film qui ne parle ni vraiment du skate ni d’un meurtre, mais d’un accident venant mêler l’un à l’autre. Faux thriller à la douceur vénéneuse, teen movie par l’envers jouant le mutisme et le déni, Paranoid Park mélange les genres et s’intoxique au ralenti. Un vrai-faux labyrinthe narratif, remake trouble d’Elephant, dans lequel Gus Van Sant, plus nostalgique que jamais, saisit l’adolescence à même la peau, dans la mouvance des corps.

Pourquoi commencer à parler d’un film par son format, sa forme, sa matière ? Sans doute parce que le choix de Gus Van Sant de recourir au 1.17 revendique presque d’emblée la nostalgie d’un autre âge. Celui d’une adolescence bercée de soleil au milieu des hautes herbes, près de l’océan. Dans le plan d’ouverture, un ado s’avance vers la dune reprenant par la voix-off les mots d’une lettre qu’il est en train d’écrire. Il déclenche ainsi une narration du ressac, du reflux, d’un va-et-vient constant de la parole d’abord écrite, puis reprise en voix-off et vue par le spectateur sous forme de flashback.

La narration comme exercice de glisse

La bande son d’ouverture tournée par l’envers prévient d’entrée son monde. Paranoid Park est d’abord un parc d’attraction narratif. Un film fondu à son sujet jusqu’à porter la nonchalance, l’ennui, le va-et-vient déambulatoire des corps dans sa matière même, son montage, ses continuels jeux de ralentis. Une manière de raccorder les mouvements de caméra à ceux des corps oscillants sur le béton dans de longs panoramiques. Un caprice, un rêve, une disparition vers la forme.

S’il fallait définir Paranoid Park en trois lettres, il pourrait s’agir de 3D. Sans effet spécial, sans artifice, sans effort. Un film désinvolte et déambulatoire, portant sa douceur poétique toute entière sous la peau de son personnage principal, narrateur et suspect du meurtre d’un agent de sécurité. Alex porte la classe moyenne dans tout son anonymat. Il n’est ni beau, ni riche, ni doué, en skate comme sans doute ailleurs. L’adolescence, en revanche, coule sur lui avec toute la grâce amorphe qu’on puisse imaginer.

La tentation ratée du genre au profit d’un poème visuel

D’où le paradoxe à l’origine du problème. Mis à part son remake de Psycho, jamais Gus Van Sant n’a cherché à être si proche d’une forme établie – le thriller psychologique. Jamais il n’aura été dans le même temps aussi exclusif dans son exploration de la sensation, de la mouvance des corps. Gus Van Sant bouleverse d’abord sa chronologie par l’envers en faisant se chevaucher deux récits. Le premier suit Alex au présent alors qu’on le soupçonne d’avoir tué un homme. Le second retrace les évènements passés – de la journée précédent le meurtre jusqu’à celle lui succédant, le tout pris sous les coupes d’un montage jouant le labyrinthe de pan sans coup de feu.

Alex hésite d’abord à suivre son ami Jared vers Paranoid Park, haut lieu du skate de Portland. Un coin fréquenté par les riders des débuts, punks, grunges, streeters ayant élu résidence sur les rampes ondulées du skatepark, sous un pont autoroutier en bordure d’une gare de triage. Alex et Jared observent et admirent, devenant par là-même doubles de Gus Van Sant. Ils ne touchent pas, osent à peine se lancer, mais se contentent d’être là, quand bien même il s’agit d’un retrait.

Adolescence et danse – La nostalgie par l’éloge des corps

Paranoid Park est donc d’abord un film sur l’absence. L’absence à soi, à son monde, à cette réalité qui semble fondre sur la beauté sans qu’elle ne s’en rende compte, avant de la liquider. Mêlant ses archives de skate aux formats de pellicule divers et variés, Gus Van Sant filme avec une profonde nostalgie cette beauté diaphane, adolescente, de corps ondulants aux silhouettes floues et couleurs délavées, passant sur les trottoirs comme des ombres, des fantômes. Une lignée de skaters anonymes, sortie droit des seventies, s’appropriant la ville comme territoire de jeu.

Resté seul sur place après que Jared l’ait quitté, Alex fait la connaissance d’un de ces vieux skaters punks. Une bière contre une virée illégale par les trains, et l’aventure tourne au drame. Un vigile passant par-là se retrouvera rampant le tronc à l’air. A l’exact opposé d’un Tarantino qui aurait sans doute passé une bobine entière, Gus Van Sant négocie la scène du meurtre en quelques plans, avec ceci de surprenant : il la filme tout de même.

Paranoid Park, double inversé d’un Elephant coupable

Paranoid Park revendique ici son statut de double sur roulette d’Elephant. Un double inversé pour remettre la mise, avec au centre la forme, le temps, l’espace. A la place des lignes droites de Columbine, de ses couloirs, les tubes de béton de Paranoid Park jouent les courbes et les arabesques. Au soleil de midi, surfaces vitrées et pelouses éléphantesques correspondent désormais l’asphalte et la nuit noire. Le meurtre collectif d’une tuerie consciemment planifiée devient ici un accident meurtrier. Enfin, ce que le spectateur ne pouvait voir dans Elephant, il s’en fait à présent le témoin. Ce n’est plus la rencontre entre l’innocence et le meurtre, mais l’errance d’un coupable portant toutes les marques de l’innocence.

Les deux films se rejoignent donc naturellement. L’adolescence pour le fond, la mise en scène, la narration pour la forme, avec toutefois ce faux-pas du changement de perspective. Comme si, fuyant d’abord l’abstraction d’Elephant, Gus Van Sant avait cherché avec Paranoid Park à se coltiner le réel. D’où cette intrigue de téléfilm et ses effets de réel – l’accident, le personnage de l’inspecteur, les interrogatoires d’Alex. D’où aussi cette volonté d’affubler ce dernier d’un environnement clairement défini – parents, copine, amis, lycée. Le tout en vain, dès lors que la paranoïa narrative, à l’œuvre dans le traitement de la parole, de la mémoire et du temps, fait basculer Gus Van Sant vers ce qu’il sait faire de mieux – passer du visible à ce qui ne l’est pas.

Chassez le naturel, l’errance refait surface – Spleen post-consumériste

Côté visible, les parents, anecdotiques, n’apparaissent qu’en arrière-plan, le plus souvent flous, dans l’embrasure des portes. Lorsque le père parle à son fils, c’est pour lui expliquer sa gêne face au divorce en cours. Une manière de justifier déjà l’intermittence symbolique et l’absence à venir. Au fond, les parents n’apparaissent que par les objets dont ils laissent l’usage libre à leur progéniture – appartement, voiture, piscine. Une forme d’abandon par la douceur, laissant peu à peu la mélancolie propre à Gus Van Sant s’infiltrer dans son cadre.

Outre les parents d’Alex, sa petite amie Jennifer tient elle aussi son rôle d’épouvantail. Réchappée d’un teen movie, Taylor Momsen fait partie des personnages jusque-là étrangers à Gus Van Sant – trop normale, trop réelle, trop mainstream. Grâce à elle pourtant, Paranoid Park fait de la première fois sexuelle une des parenthèses les plus inexploitées de l’histoire du cinéma. Le meurtre et l’amour sont ainsi mis en contraste par la manière dont ils rentrent ou au contraire sortent du champ. Gus Van Sant s’intéressant moins dans les deux cas à l’acte lui-même qu’à la sensation des corps, la répercussion sur les vivants, le temps de l’après. En l’occurrence pour le sexe, rien.

Post coïtum animal triste – Le couple, l’Amérique, la forme par l’effritement

Le sexe n’est rien ? Disons plutôt que pour Alex, le sexe s’efface et disparaît face au meurtre. Cette disparition, de manière assez remarquable, est d’ailleurs la seule preuve tangible (quand bien même invisible, hors-champ) du sentiment de culpabilité qu’éprouve le jeune ado. Car pour le reste, toute la narration, autant paranoïde que le parc en question, insiste sur l’absence d’impact du drame sur Alex. Un impact invisible en surface.

Le contraste légèreté/gravité joue donc ici à plein chez ce jeune couple plus près qu’il n’y paraît du cinéma classique américain. En toile de fond, limite hors-champ, une classe moyenne aisée, amorphe et déprimante, vue par sa frange adolescente mêlant acné, skate et marques de street wear en signes distinctifs d’identité. Et lentement vers le centre, l’errance, la solitude, le mutisme ramènent en surface les obsessions formelles et thématiques d’un grand cinéaste.

L’ado revit sous nos yeux ce qu’il raconte dans sa lettre du début. Une lettre à lui-même, ramenée à la vie par le montage, donc par le cinéma. Petite pirouette narrative en forme de prouesse autour de laquelle Gus Van Sant construit son récit, cette lettre n’expliquera pourtant rien. Justifiant la forme narrative du film, elle ne fait que s’effriter en bouts de puzzles sur l’échelle du temps.

L’errance immobile – Gus Van Sant, cinéaste de la sensation

Comme toujours, rien n’avance chez Gus Van Sant. Mais cette question du rythme qui jamais jusque-là n’avait posé problème en devient ici un par l’usage compulsif fait du ralenti. Comme si Gus Van Sant, prisonnier de ses propres outils, frôlait la même complaisance que Wong Kar Wai. La pose alors menace parfois de l’emporter sur le reste.

Un reste de cinéma, dont certains fragments restent longtemps en mémoire. Alex allongé dans son allée sur le dos, le skate sur les parties. Ou son visage de Psycho sous la douche, les cheveux comme des lianes sous une lente chute de particules. Quelques images-écrans dont la magie opère à plein, et qui réaffirment combien Gus Van Sant reste avant tout cinéaste de la sensation, de l’errance immobile, du silence.

Au début était l’adolescence

Paranoid Park a ses faiblesses. Son déficit d’évènements, sa maladresse à forcer un cinéma de genre dans une poétique d’auteur, et ce faux-suspense entretenu par le montage, dont la question n’est pas de savoir comment le meurtre a été commis mais ce qui se cache vraiment derrière le visage poupon d’Alex, son mutisme, son déni, son indifférence très cool.

En guise de réponse, Gus Van Sant réitère son attachement viscéral à l’adolescence comme période fondatrice de son cinéma et de sa propre histoire. Un lien opéré par un même outil, le ralenti, entre le jeune ado Alex et le jeune adulte Gus Van Sant, derrière sa caméra lors des images vintage de skate. Un va et vient entre présent de la fiction et passé du réel, repris dans les allées et venues des corps glissant sur l’asphalte et les tubes de béton à travers le temps. Maître orfèvre dès qu’il s’agit de fondre surface et profondeur, cinéaste de l’empathie, Gus Van Sant signe avec Paranoid Park un bien étrange remake d’Elephant, déclinaison individuelle et nostalgique de l’adolescence comme âge d’or en suspension.

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