frozen river
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Frozen River – Helen Hunt

L’amer de glace dans un océan lacrymal

Tout boursouflé dans sa ribambelle de labels qui convoquent dans le même temps Tarantino et le festival de Sundance, Frozen River renvoie les préjugés frileux à leur gangue pour s’affirmer comme un polar mélodramatique à fort potentiel anxiogène dans la veine du meilleur cinéma indépendant américain. Jouant volontiers avec le feu de la corde sensible, Helen Hunt maintient le cap d’un film à l’efficacité redoutable où le regard social acéré et l’empathie contagieuse se doublent d’une mise en scène à la maîtrise formelle salutaire pour mieux ouvrir sur un possible dégel des crispations identitaires au fin fond de l’Amérique des trailer parks.

Out of the blue : résurgences du prolétariat

Dès le premier plan du film, le ton est donné. Au petit matin, Ray/Melissa Leo grille la cigarette du condamné dans sa voiture. La robe de chambre usée, le vernis à ongle craquelé, la ride béante, rien n’échappe à une caméra scalpel bien décidée à poser les fondations d’un récit prenant pour cadre le quotidien sordide d’une famille de blancs vouée à la survie à la frontière canadienne. Frozen River affiche donc ouvertement ses ambitions : sortir les mange pas cher de leur trailer park pour porter à l’écran le sacerdoce d’une vie de prolétaire comme le cinéma américain n’en produit plus depuis quelques années.

Si, à l’instar de son lointain cousin Shotgun Stories, sorti sur les écrans en 2008, Frozen River dresse en toile de fond un portrait de l’Amérique des laissés pour compte, il décuple encore l’effet boomerang de la corde sensible en portant la veine mélodramatique à son plus haut point d’incandescence. Ainsi les rigueurs d’un hiver dans l’état de New York infuseront-elles au sein de la mise en scène pour assécher un scénario où se profilent différents spectres : misérabilisme, sensiblerie, pathos ? Force est de constater qu’il faut une bonne dose de courage et de savoir-faire pour risquer la mise.

Frozen money pour un quotidien en noir et blanc

Aux confins de la frontière entre Canada et Etats-Unis, Helen Hunt s’attache d’abord à témoigner des conditions de vie précaires d’une mère, simple caissière à mi-temps dans un magasin discount, s’escrimant à élever au mieux ses deux garçons pendant que le père est parti jouer l’argent du nouveau mobile home tant attendu. Les canalisations d’eau gèlent, la location du téléviseur est en sursis, les repas au pop corn-jus d’orange scandent un quotidien où chaque cent dépensé nourri l’exténuation du foyer.

Ainsi, la réalisatrice tisse la métaphore d’une frontière géographique, humaine au-delà de laquelle s’étend un no man’s land, la réserve mohawk, où les lois américaines sont caduques. En outre, le film dresse le portrait d’un classe sociale cryogénisée dans les blancheurs immaculées du grand nord, où dans l’obscurité des nuits glaciales, son cadavre bouge encore.

Free smuglers united

Ce côté border-line agit comme le fil conducteur du film. Et les deux personnages centraux du film de s’y débattre pour mener à bien une cause commune : pouvoir assumer leur rôle de mère auprès de leurs enfants. Tâche remise en cause par la précarité avec laquelle chacune d’elle a maille à partir. Car c’est bien cette nécessité de renflouer les caisses qu’advient l’improbable rencontre de Ray la caissière blanche et Lila la mohawk en quête d’un enfant confisqué.

Exit le racisme anti indien avéré, la route est toute tracée pour exploiter la zone de non-droit que représente la réserve mohawk et le fleuve gelé à des fins lucratives. Sitôt évanouis les derniers scrupules afférant à une activité illégale, la ronde des allers retours entre Canada et États-Unis, le coffre chargé de Pakistanais ou de Chinois, peut s’engager. Le faciès blanc de Ray en guise de laisser-passer face aux troopers. Progressivement, tous les éléments scénaristiques se mettent en place pour instiller crescendo une atmosphère quasi irrespirable au sein de laquelle le film prend clairement le parti du thriller polaire.

Au risque de la surenchère

Si chaque élément du scénario pris individuellement possède une puissance émotionnelle d’une efficacité redoutable, l’ensemble laisse planer la crainte d’une surenchère affective préjudiciable au film. On a le sentiment que, peut-être, Helen Hunt fut tellement préoccupée par la nécessaire justification de l’illégalité dans laquelle s’engagent ses héroïnes qu’elle a accumulé nombre de pièces à décharge dans le dossier de la défense.

Il en résulte peut-être des personnages aux contours bien définis, desquels n’émergent aucune espèce d’ambigüité. Ce que le film perd en subtilité, il le gagne en efficacité. Simplicité et crédibilité du scénario, prestation exemplaire des deux personnages principaux qui excellent dans leur rôle de mère courage et surtout, mise en scène d’école pour un premier film qui tient toutes ses promesses.

Dans le feu de l’action, le regard distancié

Une des réussites du film tient dans cette maîtrise de la réalisation dont fait preuve la cinéaste. Consciente de la charge romanesque inhérente au film, Helen Hunt opte pour une mise en scène à rebours de son sujet, et tire vers l’épure un regard qui se joue constamment de l’apitoiement, du voyeurisme, du pathos. Usant de l’aspect granuleux de la pellicule, elle privilégie la caméra à l’épaule lorsqu’il s’agit de coller aux péripéties épiques de ses personnages conférant un rythme palpitant au récit. Caméra porté encore et gros plans pour mieux examiner les consciences angoissées, les corps fatigués par l’enfilade des catastrophes potentielles.

Si le film brille par sa capacité à entraîner le spectateur au cœur de son tourbillon, il casse cette tendance inflationniste en injectant avec parcimonie une série de plans contemplatifs qui, en plus d’attester d’une maîtrise formelle exemplaire, donne à l’ensemble une respiration, une scansion salutaire. En dernier lieu, la crédibilité et la force du projet tient aussi et surtout au regard distancié porté au cœur des scènes les plus sensibles. Ici, la pudeur et la retenue sont de mise et ne font que renforcer la tension inhérente au film.

Esthétique abstraite de la dualité : quand l’empathie balaye le cas de conscience

Ainsi, la réalisatrice montre une vraie capacité à donner une belle couleur picturale à un film dont la palette manie les extrèmes. D’un côté, un lavis de gris-blanc granuleux qui rappelle le Fargo des frères Cohen. Ce parti pris à la tendance monochrome fait figure de moteur idéologique et permet à Helen Hunt d’évoquer le brouillage des repères identitaires, une blanche et une indienne unie, solidaires dans leur entreprise de lutte contre leur propre paupérisation. Progressivement, les frontières idéologiques et morales matérialisées par le fleuve gelé s’estompent, les limites indistinctes entre le légal et l’illlégal, entre le bien et le mal s’avèrent caduques.

En regard de cet applats d’une blancheur toute relativiste, la réalisatrice multiplie les scènes nocturne, sorte de black out angoissant où la tension dramatique atteint son paroxysme. Ainsi, au cœur de la nuit glaciale se joue le drame d’un bébé pakistanais sacrifié sur l’autel des préjugés racistes et paranoïaques de Ray dans une scène à la tension mélodramatique décuplée. Au final, le film entraîne le spectateur dans une tentative d’ode universaliste à la gloire d’une certaine probité prolétaire avec laquelle on ne peut être qu’en empathie.

De la lutte féministe en milieu hostile

Au-delà d’une mise en scène de belle facture, Frozen River brille aussi dans sa capacité à dépeindre deux portraits de femmes qui donnent au film une puissance humaniste d’une rare intensité. Difficile rester insensible à Ray et à Lila dans leurs efforts conjugués pour mener de front la lutte quotidienne pour une vie décente sous laquelle une sensibilité à fleur de peau le dispute au rôle de mère courage.

Loin de la tentation de l’icône, Helen Hunt filme au plus près toutes les aspérités, les stygmates du corps fatigué de Ray, tandis qu’en regard, le visage angélique, fermé et impénétrable de Lila semble se faire l’écho tragique de l’histoire d’un peuple réduit au silence et à l’humiliation, bien cloîtré dans ses réserves, oubliés de tous. Au final, Frozen River brille autant par l’équilibre et la justesse de son regard que par la générosité des personnages qui le font carburer à tombeau ouvert au milieu d’un no man’s land géopolitique glacial.

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