La forêt de Mogari - Naomi Kawase
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La forêt de Mogari de Naomi Kawase

Comment revenir à la vie quand on est moitié mort ? Une jeune soignante s’attache à un vieux pensionnaire d’une maison de repos isolée du Japon. Burlesque et rire gras au placard, Naomi Kawase filme la rencontre et l’odyssée intérieure de deux personnages prisonniers du deuil. Cinéma de l’intime s’ouvrant sur le mythe pour une mise en scène du conflit paradoxal entre pulsion de mort et instinct de vie. Une épopée végétale au cœur de l’humain.

En lisière d’une forêt et d’un champ, on entend déjà le tintement des cloches. De loin, en plan fixe, un cortège s’approche et traverse l’écran par l’horizontale. Cut rapproché sur un arbre abattu à coups de hache, des fleurs d’écorce et de longues tiges obliques au bout desquelles flottent des calligraphies. Naomi Kawase filme la mort avec une infinie précaution, le regard en retrait. L’enterrement n’a pourtant rien d’un abandon. Le mort semble encore appartenir à la vie, à ceux qui le portent et l’accompagnent.

Philosophie gériatrique, l’existence par le nom

Une autre procession vient bientôt doubler la mise. Ce ne sont plus les vivants qui portent les morts mais des vieillards qu’on accompagne en promenade. Une différence ? Celle d’un glissement opéré par le montage. L’ironie, absente de l’univers de Kawase, n’est en réalité que tendresse : les vieux du second cortège seront bientôt amenés à prendre la place des premiers. Quelques plans plus loin, un maître zen reprend par la parole ce qui vient d’être vu. Qu’est-ce donc au fond qui distingue les vivants et les morts ? Question pour trois sushis de philosophie gériatrique. Être vivant, c’est ressentir la vie par son cœur, refuser d’être happé par le vide.

Vide et noir font souvent bon ménage. Lors d’un atelier de calligraphie, Machiko, nouvelle employée de la maison de repos, fait l’expérience des deux. M. Shigeki, pensionnaire hirsute à la chevelure d’argent, se jette sur la calligraphie de la jeune femme et modifie son nom. Machiko devient Mako, nom de l’ancienne épouse de Shigeki. Comme s’il suffisait de barbouiller du noir pour faire renaître une femme ou, à l’inverse, en faire cesser une autre d’exister.

Happy Birthday d’une culpabilité comme tâche noire

Chez Naomi Kawase, le montage opère la narration par le cut. Cette scène s’ouvre en flashback sur un drame de l’intime forgeant la culpabilité comme tache indélébile. Insister, repasser, revivre la blessure. Chaque matin, Machiko fait brûler de l’encens et prie devant la photo d’un enfant mis sous cadre. Cet enfant était le sien. Désormais il est mort. Premier lien unissant Shigeki et Machiko, la mort sera bientôt suivie par la naissance. A moins que ce ne soit l’inverse.

Pour l’anniversaire de Shigeki, pensionnaires et soignants chantent en cœur la fatale chanson mais ne parviennent pas à consoler le vieil homme, obsédé par sa femme. Comme si chaque anniversaire enfonçait un peu plus en lui la culpabilité du survivant. Naissance et mort forment ainsi un couple dont les peaux glissent et se rapprochent en contiguïté. Lors d’une leçon de piano, le jeu des sons et des regards paraît sceller le début d’une relation entre le vieux pensionnaire et la jeune soignante, mais l’équilibre demeure fragile. Il ne faut pas toucher aux sacs des vieux, surtout lorsqu’ils sont jaunes.

Le sac jaune du mongolien – Comment dompter le deuil en vieux fauve ?

Machiko fait ainsi l’apprentissage de Shigeki comme le dresseur d’un fauve. Il lui faut se faire accepter, reconnaître et jouer avec lui tout en prenant garde aux règles qu’elle ne peut connaître puisque le vieux ne parle pas. C’est lorsque tout semble paisible et calme que la violence peut surgir. Avec la force d’une passion exclusive, tenue au secret depuis des lustres et soudain projetée contre un mur. Suffit-il d’être rejeté pour ressentir l’attachement, l’attraction d’une pulsion ? Chaque personnage poursuit ainsi une quête individuelle dont la cinéaste organise la rencontre – le détachement du deuil pour Machiko, sa rencontre pour Shigeki.

Lorsque la jeune soignante demande d’ailleurs à sa supérieure si elle va réussir à s’en sortir, on ne peut s’empêcher de penser, au-delà de son nouveau travail, qu’il s’agit également du deuil de son fils. Seule scène du film où Shigeki ne soit pas présent, c’est aussi l’occasion pour la directrice de prodiguer son unique conseil : « Il n’y a pas de règles formelles, tu sais ». Une phrase pour adoucir la peine, la pesanteur du réel, en même temps qu’une note d’intention de la cinéaste sur sa direction d’acteurs.

L’espace comme vecteur narratif – Entre instinct de vie et pulsion de mort

S’il est intérieur dans l’affect, le cinéma de Naomi Kawase s’accommode aussi bien du dehors. Les trois quarts de La Forêt de Mogari s’égrènent ainsi au cœur d’une nature scindée en deux espaces. Celui d’abord discipliné des longues rangées de vert où Shigeki et Machiku jouent comme des gosses à se perdre. Un espace de l’enfance, habité par la grâce de l’apesanteur, du flottement, de l’innocence. Shikegi grimpe aux arbres, fait voler son chapeau, hurle de rire comme un gamin qui tirerait la langue après s’être cassé une dent.

Celui ensuite du titre. Miracle permanent, La Forêt de Mogari impressionne par la limpidité de son écriture et de sa mise en scène. La première séquence de cache-cache annonce ainsi toute la seconde partie du film. Au niveau de l’espace, l’horizontalité et l’ordonnance des rangs contrastent avec la verticalité sauvage de la forêt. De même qu’au niveau du rythme, la course joyeuse laisse bientôt place à la pénible avancée dans l’enchevêtrement des arbres. Enfin ces deux espaces s’articulent par l’inversion du fond. Jouer sur la colline à se perdre pour rire préfigure bien la forêt, les larmes et la panique d’une autre perte, plus profonde. Deux espaces mis en scène pour figurer la tension entre l’instinct de vie et la pulsion de mort.

Apocalypse végétale et métaphysique Now

Machiko emmène Shigeki en promenade mais ne se doute pas encore qu’elle ne fera que suivre. Car le vieux mène la danse, à tous les sens du terme. Monté de son sac à dos jaune, il fugue à travers champs puis resurgit en dément pour une orgie légumineuse, tel un vieux fou soudain ivre de liberté. Il embarque son auxiliaire au fond d’un bois mais en guise de sordide commence un long voyage. Une marche à travers les troncs et les feuilles pour se perdre aux tréfonds d’un grand corps végétal.

La Forêt de Mogari prend alors l’allure intérieure et mystique d’une Apocalypse réduite au minimal. Le spectateur, balancé jusqu’ici entre un vieux fou gentil et une nurse hypersensible, se laisse prendre garde baissée dans un piège narratif dont il est impossible de ne rien savoir. Les corps avancent, avec cette certitude héritée ou non de Blair Witch ou de Conrad qu’il faudra bien se perdre. Naomi Kawase change alors de registre : elle invente la terreur métaphysique.

Au cœur des ténèbres, l’amour toujours

Suffit-t-il d’un torrent devenu monstre ? La panique de la gamine semble un temps ramener notre vieillard à la raison. Puis reprend l’obsession. Avancer, poursuivre, marcher jusqu’à la nuit, avec cette scène peut-être la plus magnifique du film, lorsqu’un corps nu dans le noir devient à l’intime la condition d’une renaissance. Petit Poucet à moitié sénile, Shigeku finira par trouver. Non pas l’immense arbre mort en totem de l’amour qu’il vouait à sa femme, mais un autre vivant, au pied duquel il peut enfin vider son sac.

Trente-trois ans de peine à enfouir sous la terre. Mais d’amour aussi, lorsque sur un air de boîte à musique, Shigeku s’endort comme l’enfant qu’il n’a jamais cessé d’être. Naomi Kawase joue ici du symbole en multicouche et rejoint Ozu sur l’échelle lacrymale. Elle garde également du maître une empathie profonde pour la vieillesse, une passion de l’intériorité mise au silence de la parole.

Conte de la lune vague ou le mythe projeté au réel

Pour autant, jamais auparavant l’obsession de la cinéaste autour du deuil comme naissance et inversement n’avait pris corps dans sa fiction de manière aussi directe. Chez Ozu, la vie réelle, les contingences quotidiennes habillent la fiction et semblent presque nécessaires pour investir l’intériorité des êtres. Naomi Kawase, au contraire, évacue dès que possible le quotidien hors du récit afin de mieux centrer son film sur le ressenti, l’expérience intérieure des personnages.

Le spectateur est ainsi happé dans un univers où vivants, morts, fantômes et nature semblent à même d’influer sur les personnages comme s’ils appartenaient de fait à une même réalité tangible. La quête d’un graal symbolique dans une forêt hostile et dévorée par la nuit, le jeu des frontières entre enfance, naïveté puis démence, la perte physique du corps face à celle de l’esprit. N’en jetons plus. Extirpés hors du réel pour se perdre au noir, Shigeki et Machiko devront passer par les cendres pour espérer renaître.

Panthéisme forestier – Cinéma de l’intériorité en apesanteur

L’univers mythique du conte est partout. Mais l’art de Kawase consiste à le plaquer dans le réel, le transformer par le réel. Nul besoin de monstres, de violence physique. Le mal est intérieur, la douleur sourde, muette et persistante. Si victoire il y a, ce n’est que sur soi-même et encore. Rien ne paraît possible sans l’aide d’autrui. Le seul combat consiste dès lors à lâcher prise, accepter l’autre et se fondre en symbiose dans un panthéisme peaceful.

La forêt de Mogari n’a pourtant rien de la béatitude hippie. Sa force tient à son travail souterrain autour de la mort, la naissance et la perte, fondamentaux universels en écho chez chacun. Mais les outils pour explorer cet intérieur sont ceux du cinéma. Jeux de spatialité, de couleurs et de motifs rehaussés d’une intuition parfois géniale, lorsque les longues rangées de vert deviennent succession de vertèbres et d’os ne formant qu’un seul corps. L’image superbe se fond à la lumière et participe alors d’un cinéma de l’intériorité en apesanteur, le deuil se faisant bulle légère lancée dans l’air.

Cette image d’un seul corps végétal dans lequel deux êtres prisonniers du passé jouent à cache-cache ressemble bien à la vie elle-même. Avec La Forêt de Mogari, Naomi Kawase poursuit son exploration de l’existence et garde cette faculté rare au cinéma de maintenir l’éphémère en suspension. Odyssée intérieure vers la réconciliation, apprentissage et métamorphose de soi par le don à l’autre, La Forêt de Mogari est plus qu’un très beau film – une apnée singulière vers l’intérieur de soi.

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