O Lar - Antonio Borges Correia
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O Lar – Antonio Borges Correia

En proposant une plongée en apnée dans l’ordinaire d’un lieu de fin de vie au beau milieu de la campagne portugaise, O Lar, le foyer, ne s’affichait pas, à priori, comme une partie de plaisir. Pourtant, à travers une galerie de portraits tirés à la corde d’une empathie tout en sensibilité, un petit miracle de tranche de vie émane d’entre les murs. Conjuguant une mise en scène à la pudeur rigoureuse et un certain sens du théâtre de l’intime, Antonio Borges Correia tient son cadre pour porter tout au fond des cœurs un petit précis où l’humour et l’humanité balaient la perspective latente du mouroir et de l’oubli.

Rigueur formelle pour un espace de l’émoi

Venu sur le tard au documentaire après quelques courts-métrages de fiction, le réalisateur portugais livre une chronique empathique d’un quotidien de maison de retraite. Affichant un art du portrait aiguisé, Correia mêle l’humour de dialogues improbables au tragique des souvenirs qui émergent, aux sentiments récurrents d’abandon et de solitude. A l’instar d’un Depardon, le cinéaste délaisse l’adresse directe, les protagonistes s’expriment entre eux pour instaurer une mise à distance laissant le champ libre au petit théâtre des réparties, des amours éconduits, des chassés-croisés par portes closes interposées. La parole peut alors circuler à travers des éléments narratifs mettant au premier plan les choix esthétiques du narrateur : les plans fixes en intérieur matérialisent non pas un espace d’enfermement, une antichambre de la mort, mais bel et bien un lieu éminemment vivace, au sein duquel se tissent les relations entre les personnages. Car ce sont bien eux qui donnent sa respiration au film.

Ainsi, la géométrie du vide soulignée par une caméra qui scrute ici une cuisine aseptisée, là des couloirs déserts, témoigne de l’atmosphère mortifère inhérente à une scène soudain évidée de ses acteurs. En outre, l’institution en tant que telle, son fonctionnement, son personnel, sont quasi absents du propos. Ainsi, le spectateur assiste à la petite musique rituelle d’un harmonica rythmant les monologues d’un poète converti, les tribulations d’un amour platonique où la dote est le nerf de la guerre, le monologue suffisant d’un curé bâfreur ou les entretiens d’une psychologue bienveillante. Le tout s’organise dans la rigueur d’une mise en scène tenant tout excès de pathos en respect. Antonio Borges Correia évite le piège du misérabilisme de fin de vie et travaille à un montage où la pudeur des coupes le dispute à l’empathie d’un regard tout acquis à la cause des vieux.

Aux commissures des lèvres, le retour du réel

En regard de ce petit théâtre de l’intime, les scènes d’extérieur, toujours cadrées en plans fixes, donnent à voir un paysage où l’inquiétante beauté, soulignée par un fond sonore monocorde, fixe une nature immuable et dépeuplée qui, comme autant de natures mortes, ne rend que plus prégnant le trop plein d’humanité à l’œuvre entre les murs de l’établissement. Le film met alors en exergue le paradoxe d’un village qui se meurt lentement au sein duquel un lieu pudiquement nommé « de fin de vie », incarne la résurgence d’un élan où se tisse avec bonheur un microcosme/une enclave de l’expérience humaine.

Pourtant, loin de livrer une vision utopique du troisième âge, le cinéaste inscrit plein cadre l‘omniprésence d’un réel manifeste. Les entretiens avec la psychologue ouvre une brèche dans laquelle la confusion du temps se mêle aux errements de la mémoire, les années défilent, les lieux se confondent les souvenirs affleurent pour remettre en perspective la détresse et la douleur d’une condition de vieux où le sentiment d’abandon prédomine. En point d’orgue de cette cruelle réalité, un ultime tête-à-tête poignant dévoile la tourmente d’un vieil homme pris dans la spirale du souvenir amer de ses vingt ans passés en France, ponctués d’un retour à la case départ, dans cette ultime demeure, oublié de tous, et portant comme un fardeau sa condition d’étranger en son propre pays.

Ainsi, toute la force du film repose sur ce délicat équilibre entre une empathie filmée au plus près des visages et la présence vivace des corps marqués par le lent compte à rebours de l’inexorable. Ainsi, chaque grain de mémoire s’écoule entre passé perdu et présent retors. Le doux quotidien des confidences de chambrée s’imprègnent alors de résurgences à la mélancolie fanée, laissant place, çà et là, aux bourgeons d’une possible fortune où paroles et regards luisent comme autant de rides arrachées au sépulcre.

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