Gomorra - Matteo Garrone
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Gomorra – Matteo Garrone

Dans la lignée d’un cinéma italien à l’aube d’un renouveau prometteur, Gomorra réactive le filon du film politique à l’engagement tenace. Dossier sensible s’il en est, le milieu de la Camorra est ainsi saisi dans toute sa complexité opaque et sanglante, contre laquelle le réalisateur dresse un réquisitoire implacable habilement nuancé dans une dialectique de l’intime et du sordide.

La mécanique du trafic

Renouant avec une certaine tradition du cinéma politique italien des années 1970, Gomorra plonge dans les tréfonds de la camorra napolitaine pour en extraire un condensé d’exécutions sommaires, de mafiosos au regard de chiens fous, de cités lugubres, véritables forteresses érigées en zones de non-droit.

Face à cet enchevêtrement d’entourloupes, de clans aux intérêts convergents, de familles aux abois, se pose avec inquiétude la question d’un regard cinématographique capable, dans un même élan, d’embrasser l’architecture labyrinthique d’une organisation aux ramifications internationales et de plonger dans l’intime d’une poignée de personnages faisant figure d’archétypes. A l’évidence, le réalisateur a su marier avec précision et emphase ces deux extrêmes pour en tirer un film d’une intensité dramatique et d’une clarté narrative qui tranchent avec l’œuvre originale.

Sur le front de la drogue : un film diatribe composite

Si le réalisateur porte bien haut l’étendard du film politique, sa force réside aussi et surtout dans sa capacité à glisser d’un registre à l’autre sans pour autant nuire à la cohérence du récit. Ainsi, la dénonciation d’une économie (à peine) souterraine s’enrichit d’une galerie de portraits où la solitude des uns, une mère de famille abattue parce que son fils n’avait pas choisi le bon camp, le dispute à une soif aveuglée de violence des autres, deux apprentis cow-boys sèment la terreur tout en creusant leur propre tombe.

Réquisitoire politique, constat social lapidaire, drame familial intime, Gomorra joue sur tous les tableaux sans perdre sa ligne directrice. Un film au souffle ambitieux, à l’écriture ample qui emporte le spectateur dans une emphase salvatrice.

Béton labyrinthique

En outre, ce que la caméra parvient à saisir, c’est une claustration de tous les instants qui étreint les lieux et les personnages dans une spirale infernale ne pouvant mener qu’à la mort où à l’exil. Ainsi, l’univers de la cité bétonnée, labellisée années 1970, se pose comme le véritable centre névralgique de tous les trafics. Elle s’apparente à un immense dédale barré de coursives lugubre et de canalisations suintant la corrosion.

Dans cette immense prison à ciel ouvert, les cris des guetteurs et autres caïds résonnent comme autant d’avertissements qui aimantent la curiosité des plus jeunes et attisent l’angoisse de leurs mères. Un espace urbain en déliquescence file la métaphore à peine déguisée de l’enfermement mental auxquels sont soumis leurs protagonistes, bourreaux ou victimes.

L’art du portrait

De cette poudrière essaime une série de personnages plus ou moins tarés, s’agitant comme des mouches pris au piège d’une toile d’araignée avec comme seule issue, les armes, la drogue ou la fuite. En choisissant la figure du montage parallèle, le réalisateur brosse un vaste tableau d’une tragi-comédie humaine au sein de laquelle finissent par s’entrecroiser des destins cousus de fil rouge.

A travers les agissements de deux adolescents, Gomorra incarne pour l’exemple le condensé d’une furia sanglante embrassant le chaos d’une énergie où le racisme anarchique de l’un concurrence l’abrutissement puéril et désespéré de l’autre.

Politique fiction anti-capitaliste

Loin de se perdre dans un cloaque nihiliste, Matteo Garrone donne l’impression de dominer les débats en posant un regard parfois fiévreux, souvent empathique, mais surtout empreint d’une distance morale qui confère un sens au projet. Toute jouissive que peut être la scène exutoire d’une plage, théâtre adolescent d’un massacre aussi fictif que pathétique, le réalisateur cadre l’aveuglante évidence d’une micro-société pionnière en termes de libéralisme débridé.

Exploitation de l’homme (noir, sans papiers) par l’homme (blanc, armé d’un 4×4), loi du talion, entropie dévastatrice, cataclysme écologique, affairisme frénétique, toutes les affres d’un pseudo modèle de société sont passés au crible d’un film qui redonne ses lettres de noblesse à un genre cinématographique malmené des deux côtés des Alpes.

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