Incendies de denis villeneuve
Cinéma,  Sports & Loisirs

Incendies, de Denis Villeneuve

Du tragique sous les flammes

A la mort de leur mère, Jeanne et Simon doivent quitter le Québec pour le Moyen-Orient à la recherche d’un père et d’un frère dont ils ignoraient l’existence. Villeneuve montre au frontal l’horreur d’une guerre sans nom, dans un drame antique centré sur une filiation monstrueuse. Un film intense en très beau portrait de femme, abîmé par une seconde partie ne parvenant pas à rattraper l’incandescence du début.

Comment faire un film sur le Liban quand on est canadien ? Comment représenter une culture, une guerre qui vous sont étrangères sans ajouter le voyeurisme à l’imposture ? Comment faire du cinéma avec du théâtre sans l’amputer de son essence, en assumant ses vagues de sang ? Avec une foi étonnante dans sa capacité à faire du cinéma, Denis Villeneuve avance tête baissée, prend des risques, et réussit à faire d’Incendies un film étonnant. Pourvu qu’on ne s’offusque pas d’un ralenti sous Radiohead très discutable de la séquence ouverture, et qu’on n’oublie pas de serrer contre soi sa bombonne rouge anti-feu : Villeneuve a fait longtemps baigner sa pellicule dans la poudre.

La guerre civile du Liban. Une vérité jamais nommée explicitement par le dramaturge Wajdi Mouawad et par Denis Villeneuve après lui. Comme si, par ce refus, les auteurs voulaient tendre en miroir aux libanais le déni collectif d’une nation face à son histoire. Prendre la mesure de l’horreur, faire le tri des massacres, ouvrir les sutures bien en face. Une déclaration d’intention pour ouvrir par la fiction la grande décharge du déni.

Chercher la parole, ouvrir une guerre sans nom

On est loin des très beaux films de Mai Masri. Exit l’enfance, les camps, le documentaire. Villeneuve travaille sa fiction sur une double ligne que d’aucuns trouveront paradoxale : mettre le spectateur face à l’horreur en investissant le réel, tout en s’en extirpant pour tendre vers la tragédie grecque. Avancer sans voir, trébucher sans comprendre, heurter l’opacité du drame. Voilà le plus réussi d’Incendies. Une héroïne tragique qui bute sur l’altérité, renverse chaque obstacle, poursuit avec obstination une route sans autre issue que l’horreur de la vérité.

Villeneuve réalise une première partie de film admirable. Peut-être parce qu’il reste là fidèle à une certaine idée de la tragédie grecque. Jouant la condensation, la précipitation de l’espace, du temps, de l’action, Denis Villeneuve borde son cadre d’un territoire en guerre sans autre balise que l’alternance et la superposition du récit entre passé et présent. Au trajet de la mère pour retrouver son fils abandonné dans le sud se double celui de la fille pour découvrir l’histoire de sa mère défunte. Deux temporalités distinctes pour une succession de lieux, de paysages et de lois sociales qui se répondent en écho, passant de l’une à l’autre dans une grâce sèche et ténue. Jeanne reprend les pas de sa mère. Toujours à contre-temps, toujours à rebours, on retrouve chez les deux femmes l’acharnement dans la recherche, l’expérience de l’exclusion et, face à la folie des hommes, une quête d’amour s’ouvrant pourtant sur une filiation monstrueuse.

Femme qui chante, femme qui lutte

De la guerre civile, Villeneuve retient avant tout le civil. Dans une écriture taillée de près, sur de courtes séquences, il filme l’interdit du désir, la tyrannie des frères, la violence du talion, l’engrenage destructeur de la vengeance, des représailles, et leurs racines nées d’une culture liberticide de la famille. La narration, efficace, avale en quelques plans la désobéissance civile, la répression militaire, la mise en place du chaos. La violence de rue, la torture dans les prisons, elles, sont mises en scène avec maîtrise dans une lumière dure et froide, sans prendre le spectateur en otage ni le forcer à être voyeur.

En faisant de la mère une héroïne tragique, Denis Villeneuve réalise d’abord avec Incendies un magnifique portrait de femme. Portée par le jeu remarquable de Lubna Azabal, Mawal incarne à elle seule l’idée de résistance, de survie par le combat. Quant au texte de Mouawad, fidèle à sa structure tragique, il fait de la découverte bouleversante de Jeanne vis à vis de sa mère, passant du statut d’ombre à celui de martyre respectée de tout un peuple, la première d’une série de révélations toutes plus terrifiantes les unes que les autres. Peut-être trop d’ailleurs.

Maternité monstrueuse : Rosemary s’en va en guerre

Car à vouloir trop remplir son script, Incendies souffle son étincelle. En faisant succéder à l’intense première moitié consacrée aux femmes une seconde partie en miroir axée sur les hommes, Denis Villeneuve pêche par excès. La faute au découpage plus lent, aux acteurs moins aguerris, aux dialogues trop présents ? Reste que la nature des révélations ne compense jamais la baisse soudaine du rythme. Et dans sa quête d’une structure trop idéale, Dennis Villeneuve perd l’intensité noire qui ravageait tout le début de son film.

Qu’importe. Par son désir d’investir la fiction pour traiter d’un conflit surtout représenté au cinéma par le documentaire, Denis Villeneuve ouvre avec Incendies une brèche de qualité. Certaines scènes, comme celle des jumeaux noyant leur rage à la piscine, témoignent d’un vrai regard de cinéaste. Difficile aussi d’oublier ce plan d’une femme au regard laiteux, perdue sur une chaise longue de piscine publique. Il est des tatouages au talon comme de certains conflits tenus trop longtemps dans l’oubli. Un jour, le noir s’emballe et revient vous brûler les yeux.

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